Guitare : cours complet par le web
Démocratisation de l’apprentissage
L’économ
ie est en crise. Pourtant, la créativité bat son plein et fait reculer les verrous institutionnels. La demande d’apprentissage et de consommation culturelle est en pleine croissance. Les Technologies de l’Information et de la Communication offrent des possibilités d’accompagnement à l’apprentissage via les plateformes de chat, les forums, les outils audio et vidéo, lesquelles démocratisent l’accès à la connaissance et offrent une souplesse bienvenue des utilisateurs.
Dans le domaine de la musique par exemple, les pratiques sont bouleversées : partage de fichiers audio, travail collaboratif, mais aussi plus en amont, acquisition de la pratique instrumentale par « partage d’expérience » et mise à disposition d’outils performants pour des coûts accessibles à tous.
Mon-cours-de-guitare.com : un cours d’un an au prix d’une heure
Le site « mon-cours-de-guitare.com » est l’exemple de cette volonté de rendre la pratique de la guitare accessible à tous sans rogner sur la qualité.
Pour moins de 15 euros, les internautes peuvent avoir accès à l’intégralité des contenus pour une durée de deux ans et découvrir des modules d’apprentissages appuyés par 150 vidéos, schémas, exercices mélodiques d’application, fichiers audio etc. Au fil des modules, l’internaute est accompagné dans la préparation puis l’apprentissage et peut toujours se référer à une vidéo qui lui permet de vérifier son jeu. Chaque rythme est décomposé à l’aide d’une écriture simplifiée qui ne passe pas par le solfège.
Aller à l’essentiel et proposer un cours de plus d’un an de guitare pour débutants, le tout pour 14,90 euros… Voilà le genre de pépite qu’on peut trouver sur le web aujourd’hui. Ce cours qui sort du lot par une méthodologie pointue et s’appuyant sur l’expérience, s’adresse autant aux jeunes adolescents, jeunes adultes qu’aux éducateurs, animateurs, pédagogue, ou tout adulte qui décide de rejoindre ce mouvement de l’apprentissage toute la vie.
Nombreux grands-parents peuvent idée cadeau en passant cette information.
Ce site est accessible à tous les pays francophones, et pourra aussi séduire nos amis québécois et africains.
Un exemple sorti du terrain
Offrir des perspectives en ces temps de crise et n’exclure personne de ce mouvement où, par l’accompagnement de chants, chacun peut s’exprimer, c’est le pari de ce projet mon-cours-de-guitare.com
A noter que ce pari est né d’une amitié et d’une pratique d’échange de savoir entre un guitariste et un pianiste chevronnés et tendance créative, lesquels ont chacun découvert ce que l’autre pouvait respectivement partager ; mon-cours-de-guitare.com a son pendant mon-cours-de-piano.com qui , en premier a développé une méthodologie selon les mêmes principes : efficacité, rigueur et accès facile pour le plaisir d’une pratique très rapide, méthode complète et s’appuyant sur les ressources des technologies de l’information et de la communication.
Offrir le réflexe d’autonomie et de créativité
Et, cerise sur le gâteau, non seulement l’internaute peut, à partir des exercices, apprendre à accompagner les chants de ses chanteurs favoris, mais dans le site « mon-cours-de-guitare.com », il est aussi guidé pour acquérir le réflexe « d’autonomie » et de « créativité ». Si « mon-cours-de-guitare.com » s’adresse aux débutants, au fil de l’apprentissage, l’internaute comprend qu’il est aussi capable de se mettre à composer ses propres chants.
Enfin, le web est présenté comme un outil, il n’est en aucun cas une finalité. Il est bien indiqué que l’idéal est de passer une heure par semaine derrière l’écran et de s’en détacher autant que possible pour privilégier la relation avec l’instrument.
La crise est là mais chacun de nous lui donnera du fil à retordre !
Dérisoire et pernicieux Ersatz face à la quête de sens
Des éléments, partie intégrante et motrice de notre mode de « développement » finissent par apparaître comme faisant fatalement partie intégrante de notre quotidien. Nous avons abordé précédemment le monde du paraître et le glissement vers l’idôlatrie. D’autres éléments nous infantilisent, inhibent notre conscience à une heure où il y a urgence d'une clairvoyance engageante et d'une profonde remise en question qui puisse ouvrir à d’autres perspectives… Le paradoxe de l'infantilisation devant l'urgence (3) Du livre, extraits du chapitre 3 - partie 1
Le détournement religieux au profit de l’argent… L’Ersatz dérisoire et pernicieux face à la quête de sens.
Le système libéral sur ces principes de maximisation du plaisir et d’éducation au mimétisme pratique, dans un environnement sécularisé, le détournement systématique des codes religieux et vide la vie de son sens. Le consommateur doit répondre au diktat de la beauté, de la force, de la vitalité, et de la jeunesse.... ces impératifs sonnent aux oreilles (ou à l’inconscient) des homo-économicus comme un slogan : « soyez parfaits ».
Courant avril 1998, un message publicitaire d’une marque d’hypermarché français était introduit par ce slogan : « Paroles de la vie ». Entre « Parole de Vie » et « Parole de la vie », il n’y a qu’un pas. Semble-t-il, cette réalité est désormais inscrite dans la normalité. Le modèle de vie proposé est présenté comme « vrai ».

Il faut avoir été dans des grandes villes comme celle de Madras en Inde, avoir observé ces enfants ou ces vieillards poser des bouquets de fleurs et de l’encens sur ces petits autels situés à chaque bout de rue, puis être revenu en occident (bien que la question soit universelle et concerne l'humanité entière) et avoir remis pied dans un magasin de grande distribution, avoir à nouveau observé, cette fois le ballet des caddies et la ronde des consommateurs autour des têtes de gondole, et leur précipitation vers les caisses ou les stands d’animation pour penser à ce transfert sans hésitation et se demander : « que sommes nous devenus? ».
Emmanuel Souchier et Yves Jeanneret, du groupe d’analyse des pratiques de communication de l’Ecole nationale supérieure des télécommunications voient, pour leur part, la démarche des consommateurs auprès des distributeurs de billets comme une démarche de culte [1]. Les distributeurs de billets accréditent l’idée de l’argent facile. Ces auteurs indiquent comment ces appareils sont de redoutables auxiliaires de l’idéologie dominante : une mutation qui a valeur symbolique et rituelle.
Cette symbolique s’inscrit dans le mythe d’une égalité sociale absolue face à l’argent : « la machine est bénéfique, elle donne à tous, tout le temps et partout. En cela elle est divine et relève de la manne céleste. On perçoit la transaction comme un don ».
Le distributeur, instrument de l’idéologie dominante est un moyen efficace pour effacer la prégnance mercantile du discours de la publicité ; ne pas voir la pauvreté. Ce qui est développé ici pour les distributeurs est transférable à d’autres composantes du système libéral. Tels les discours gouvernementaux si éloignés des réalités : " tous les Français propriétaires » ou "Aides d'état (prêt à taux zéro) pour des maisons écologiques"…
Nous pouvons par ailleurs associer à la grande distribution d'idée d'un espace offrant abondance "égalitaire" (produits accessible à tous) et fonction protectrice et rassurante, proche des familles et "des anniversaires" ; déplacements [2], éclairages, couleurs, espace, communication ; au sein des temples de la distribution, tout est pensé, calculé, d’après des stratégies commerciales qui excluent toute liberté.
Une certaine idée du bonheur et de la liberté, frein à la croissance humaine
Puisque elles animent l’Homme au plus profond de son intériorité, liberté et bonheur sont les valeurs les plus vendues ; elles peuvent, par leur force, constituer le moteur de la consommation.
Le développement découle de cette conviction que la liberté et le bonheur ne doivent leur existence que de la jouissance. Une jouissance, certes éphémère mais sans cesse renouvelable. Partant de cette hypothèse, toute expérience novatrice apportant un plaisir nouveau est source de progrès. A contrario, tout ce qui enfreindrait la jouissance immédiate et l’expérience novatrice, est un frein à l’évolution et à la croissance humaine.
Paradoxe que ce libéralisme qui prône l’anarchisme (se détacher des règles, des dogmes, des traditions...) en aliénant l’Homme.
La liberté et le bonheur passent donc selon le schéma libéral par : 1/ L’accumulation de l’avoir : l’acte de consommation est un acte de destruction (immédiat ou progressif). Le fruit de cette destruction est la jouissance. 2/ L’accumulation des expériences nouvelles : elle passe par la propension à débattre de sujets à polémique, la possibilité de briser les tabous, la possibilité d’être le premier à réaliser l’expérience (qu’elle ait du sens ou non).
Publicité : raffinement du mensonge par les mécanismes de l’illusion et de la manipulation
* L’outil privilégié du capitalisme est la publicité ; la publicité est une machinerie de la frustration. Ce sujet est central car :
- Il prend une place considérable dans notre vie.
- Il met en péril le respect de la vie.
- Il touche au coeur de l’Homme et de sa capacité (ou non) à prendre un chemin de croissance.
- Il passe souvent inaperçu tant il est banalisé et admis.
* L’être est un être de désir. L’exaltation de ce désir peut donc être un appel à vivre et à aimer la vie. En ce sens, la publicité qui travaille sur l’image et le symbole peut être belle, artistique, esthétique, vivante, créatrice. Elle l’est parfois. La manipulation de l’image, du son, de la lumière, du mouvement a quelque chose de merveilleux.
Il faut cependant peu de perspicacité pour savoir que ce phénomène publicitaire est d’autant plus trompeur qu’il se sert du merveilleux pour mieux voiler, et ses moyens, et sa finalité. Lorsqu’on parle de mensonge, on pense le plus facilement et le plus souvent au mensonge détectable sans difficulté . Ce mensonge là n’est pas le plus dangereux. Il ne l’est pas car il permet une position claire par rapport à la conscience. Il devient plus pernicieux lorsqu’il n’apparaît pas franchement.
Tel ce spot publicitaire d'un véhicule dans les bois, entouré d’animaux, en parfaite harmonie avec son milieu... Plus récemment, le biocarburant présenté comme une solution écologique alors qu’il favorisera les monocultures et la surexploitation, la pression à la hausse sur les denrées agricoles.
Combien de publicités comportent des messages suggestifs et mensongers, entretenant l’illusion? C’est en ce sens, parce que la publicité entretient l’illusion et a pour terreau le mensonge, qu’elle touche le coeur de l’Homme.
* La publicité est devenue tant naturelle qu’on ne la remarque plus. Elle a acquis sa légitimité a tel point qu’elle en devient inquisitrice et agressive ; tels ces slogans sur des affiches grand format : « ne quittez pas cette affiche des yeux » ou encore : « vous pouvez résister ! ».
* Pour aller plus loin dans l’analyse du raffinement du mensonge.
® François Brune, auteur du Bonheur conforme, essai sur la normalisation publicitaire[3] n’hésite pas à parler d’une insidieuse machine à propagande. De quelle propagande s’agit-il ? Celle de l’idéologie dominante. Quelle idéologie ? Celle dont nous parlions, qui consiste à insinuer que le bonheur se constitue d’une somme de plaisirs immédiats à programmer du matin jusqu’au soir. Le but de l’existence : « croquer dans la vie »... philosophie épicurienne ; puisque la vie n’a pas de sens, autant tout prendre au passage. François Brune voit dans La célébration du nouveau (n’est-il pas marqué sur les produits, comme gage de qualité : « nouveau ! » ?), une disqualification du passé.
® L’association de n’importe quel produit avec n’importe quelle image est possible et toute réalité peut être ainsi manipulée. Toute valeur peut-être ainsi récupérée puis réduite à des signes consommables, permettant ainsi la perversion même de l’idée de valeur. Une grande surface spécialisée dans le sport n’hésitera pas à créer un « parc de la forme » qui ne sera en fait qu’une surface sur les parkings, entourée de grillage, au sein de laquelle seront installés quelques équipements sportifs. Reprenant ainsi le concept de « parc » très en vogue en ce moment.
Le raffinement du mensonge va donc de pair avec la confusion des idées. Celle-ci touchera, non seulement les valeurs de l’humain, mais sa définition même. La femme est instrumentalisée, et désormais, l’enfant [4]).
® Enfin, la publicité est un opérateur de déstructuration mentale : elle suscite l’adhésion-réflexe par le moyen du rythme chaotique et retarde, en particulier chez les jeunes la lente édification de la raison critique. A noter que de nombreux enseignants se plaignent du déficit latent qu’ils constatent chez les jeunes, dans leur capacité à décrypter l’information et en établir une analyse et une critique, ce qui ne fait que renforcer l’efficacité redoutable des stratégies publicitaires.
Ces caractéristiques : confusion des idées et déstructuration dépassent de loin le champ publicitaire et touchent l’ensemble du phénomène médiatique ; mainmise médiatique et marketing, et pression sans cesse croissante sur la sphère privée...
[1] Le Monde diplomatique manière de voir Hors série - 03/97 - Article de Emmanüel Souchier et Yves Jeanneret - p 23.[2] Des élèves d’écoles commerciales ont travaillé sur des projets de puces électroniques sur les caddies en vue d’analyser les déplacements des consommateurs.[3] Le Monde diplomatique manière de voir - mars 1997 - Article de Francois Brune p 58.[4] Voir annexe : annonce d’emploi Bouygues-Télécom.
Nos générations et la question vitale.
Un élément déterminant et éclairant.
De toutes part, spécialistes et hommes de la rue évoquent la crise économique. Au mieux, ils entrevoient les défis immenses à relever. Que l’on se situe sur un plan technique ou que l’on raisonne résolument sur du plus long terme avec le nécessaire recul philosophique, un élément pourtant à la fois déterminant et éclairant est souvent laissé de côté, sans lequel nous ne pouvons comprendre ce que nous vivons actuellement : la responsabilité particulière de nos générations au regard de « l’accélération de l’Evolution et de l’Histoire ».
La courbe de l’évolution de l’humanité arrive à maturité
* Selon le Fonds des Nations Unies pour la Population, la population, en 2009 a atteint 6, 829 milliards d’individus.
* Nous vivons une période de l’histoire où se réalise une véritable explosion démographique qui annonce la fin de la transition démographique et se présente comme une sorte d’accélération ou de densification du temps.
Jamais dans toute l’Evolution l’humanité a eu à faire face à un tel taux de croissance de population. Et jamais plus elle n’aura à faire face à cela ; de toute l’histoire de l’humanité, nos générations portent le poids d’une accélération provisoire et unique de la croissance de population.
* Quelques repères sur cette fulgurante accélération :
- Au temps des chasseurs-cueilleurs, l’espèce humaine comprenait environ 5 millions d’habitants. La population augmente quand l’agriculture sur brûlis se répand, à partir de la Mésopotamie, de la Palestine et de la Chine. Cette « révolution néolithique » qui date d’à peine 10 000 ans se fait néanmoins avec des taux d’accroissement dix fois plus faibles que ceux des années 1960. Les 400 ou 500 générations qui se sont succédées depuis ce temps ont multiplié par mille au moins la population mondiale. Au début du Moyen-Âge, la population mondiale est d’environ 200 millions d’individus. Elle atteint le milliard peu après la Révolution française.
Il fallait dans le passé près de 400 ans pour que double la population mondiale (entre 1350 et 1800, le nombre d’humains passe de 450 à 900 millions), il aura suffit de 40 ans (entre 1950 et 1990) pour obtenir le même résultat.
- Les années 1960/70 ont connu la grande peur d’une croissance trop forte. Elle est facile à comprendre : une population qui croît à un rythme de 2% par an double tous les 35 ans. Actuellement, les projections ont changé :
Stabilisation d’ici 100 ans à environ 10 milliards d’individus
Tous les pays passent par les mêmes phases démographiques. Le tassement de la croissance de la population mondiale s’explique par le fait que nous prévoyons que les pays émergeants connaîtront eux aussi un tassement de leur croissance de population.
Dans les années 1990, l'ONU annonçait entre 11 et 15 milliards d'habitants à l'horizon 2100. Mais aujourd'hui, les prévisions tablent sur un pic à 9,1 et 10.5 milliards en 2050, puis une stabilisation. L’achèvement de la transition démographique conduira donc à un quasi doublement de la population mondiale et une redistribution culturelle. Ce seront des faits majeurs du 21ème siècle.
Toutes ces projections, qui font l’objet d’un assez large consensus, sont basées sur les évolutions de la fécondité et suppose que celle-ci se stabilise partout. Des écarts très importants demeurent cependant entre les estimations hautes ( 16.2 milliards) et basses (5 milliards) pour de très faibles différences en terme d’hypothèses de fécondité : 2.25 enfants par femme ou 1.85 enfants par femme.
Les conséquences de cette donnée
La prise de conscience que nous vivons une période de l’Evolution bien particulière caractérisée par l’arrivée à maturité de la population mondiale change notre perspective :
1/ Les efforts d’adaptation que l’humanité doit fournir sont à l’échelle du rythme exceptionnel de croissance de population que doivent supporter nos générations. En quelque sorte, nous sommes dans une période « adolescente » où les poussées de croissance laissent part à des tâtonnements, des recherches fébriles d’équilibres et des crises d’identité. Sans minimiser la violence de certaines réalités, cette donne a de quoi changer notre regard face aux scandales et nécessaires réajustements. Le taux de croissance de la population mondiale ira dans les prochaines générations en décroissant, ce qui diminuera la pression pour les générations futures.
2/ L’existence d’un risque idéologique majeur, l’histoire nous met face à une question centrale :
Deux grandes peurs existent : celle d’une « surpopulation » et des effets induits en matière d’environnement, celle plus actuelle d’une décroissance et de ses effets en terme de vieillissement. Le schéma viable ne tient que sur un fragile équilibre et sur cette hypothèse que tous les pays passeront par les mêmes phases démographiques.
Associé à ces peurs, un risque idéologique majeur : celui de laisser penser que les guerres, les famines, les maladies ne sont finalement que des moyens naturels de réguler. Il faudrait donc, selon cette dérive « aider la sélection naturelle » ; il y aurait de la place sur terre pour certains individus mais pas pour d’autres. Cette idéologie est celle « du renfermement » et du « chacun pour soi ». Elle sous-entend qu’il n’y aurait pas de ressources suffisantes sur la planète pour tous. Elle peut devenir d’autant plus dangereuse à une heure où les progrès dans la génétique sont éminents (cf. futurs billets).
Il y a donc, dans cette période particulière de croissance fulgurante de la population une tension qui nous met face à cette question majeure la définition que nous entendons donner de « L’Homme ».
Autrement dit, le choix qui se pose devant nous est le suivant : acceptons nous de « perdre », pour aller vers la vie ? Ou, par crispation, glisserons-nous rapidement vers le risque de l'eugénisme qui entend fonder un homme "sur-mesure" et proposer les frontières de la normalité ?
Eugénisme : idéologie visant à améliorer les qualités héréditaires de la race humaine en encourageant ceux qui ont des caractères désirables ou favorisés à procréer et empêchant les autres de se reproduire. Ce risque ne concerne pas que la recherche génétique. Les campagnes de stérilisation de même que les infanticides (filles) dans les pays pauvres (notamment Inde et Chine) en sont aussi les éléments les plus brutaux... Le glissement vers l'eugénisme germe là où commence le refus de la différence.
3/ Une seule issue possible : le partage et l'ouverture à la différence culturelle !
- Trop de population ? La démarche des pays riches (pas très éloignée de l’idéologie dont nous parlions ci-dessus) consiste à promouvoir des politiques interventionnistes de limitation des naissances. Notons qu’au lieu de s’attaquer à la cause de la pauvreté, on s’attaque à son effet : la fécondité. Il est clair que la croissance non contrôlée de populations dans des pays en développement et ouverts au marché mondial ne peut qu’aggraver la pauvreté. Il est cependant plus facile de stériliser les populations plutôt que de les éduquer et rendre possible les conditions de leur autonomie et de leur développement. Le problème crucial du 21ème siècle ne concerne pas la limitation des naissances mais le partage du savoir (et donc, des richesses). La terre peut nourrir 12 milliards d’individus instruits sans difficulté, mais 12 milliards d’illettrés, certainement pas.
Plus de 1000 milliards prochainement pour le FMI...Pour une relance libérale ? Quelle somme sera allouée à des programmes d'éducation ?
- Pas assez de population ? Inversement, nous pouvons parier que ce risque du vieillissement sera d’autant plus important que la société sera individualiste.
Sur cette longue période de l’Evolution, la population mondiale arrive à maturité.
L’humanité ne passera le cap que si elle prend conscience de ce nécessaire partage. Ce n’est plus une question de « choix idéologique », c’est une question vitale ; le partage fait partie du processus normal de croissance de la vie humaine.
Dans cet environnement désormais mondialisé, nous pouvons entrevoir l’avenir avec sérénité pourvu que nous refusions l'exclusion et que nous nous dirigions vers : un partage des richesses, des connaissances et un accès à tous à l’éducation. Ce partage ne pourra aller sans une nécessaire ouverture culturelle... le grand défi du 21ème siècle.
Photo tirée du site : http://indiansmiles.unblog.fr/
Pauvreté et inégalités dans le monde : état des lieux.
Alimenter la peur ou les ressentiments ne fait que paralyser ou générer de la violence. Un travers dans lequel nous ne voudrions pas tomber. A contrario, l’objectif de ce blog est d’offrir les repères suffisants pour se mettre en action, amorcer les nécessaires évolutions et l’éventuelle remise en question. L'état du monde n'est pas dû à une cause extérieure que nous subierions. Il nous concerne directement (cf. L'enjeu actuel : un passage obligé)
Aucune évolution n’est cependant possible sans démarche de vérité ; avant d’envisager des ouvertures, il importe de faire face sans complaisance à la réalité, fut-elle dérangeante. Les messages d'alarme existent depuis plus de 30 ans ; l’avenir de l’humanité est étroitement lié à sa capacité à partager : partager les revenus, partager les connaissances, partager l’éducation… Sans partage, pas d’avenir.
Quelques données donc pour ceux notamment qui se berceraient encore de cette illusion que la crise est simplement conjoncturelle, qu’il suffira d’un peu plus de libéralisme (« les charges des entreprises sont trop lourdes ») et que notre mode de vie ne saurait être profondément remis en question.
Si parfois le sentiment de fatalisme l’emporte, personne ne peut prendre possession de notre liberté, levier de notre action… Pourvu que nous fussions prêts, malgré la difficulté, à admettre l’intime lien entre les données présentées ci-dessous et les options de vie auxquelles nous adhérons chaque jour en les avalisant, alors tout devient possible.
Pauvreté et inégalités dans le monde : état des lieux... chiffres avant la crise financière de 2009
> Le rapport du PNUD 1998 (données 1995), Extrait du livre écrit fin 1999 – chapitre 1 partie 1
Ce rapport est l’oeuvre du programme des Nations Unies pour le développement.[1] Il propose une série d’indicateurs de développement humain qui sortent du cadre trompeur des indicateurs de croissance habituels. Ce rapport indique que :
* La fortune des 358 personnes les plus riches du monde, est supérieure au revenu annuel de la moitié des habitants les plus pauvres de la planète, soit environ 2,6 milliards de personnes ».
* La fortune des 3 personnes les plus riches du monde dépasse le produit intérieur brut (PIB) cumulé des 48 pays en développement les plus pauvres ; celle des 15 plus riches égale la production de toute l’Afrique subsaharienne ; les avoirs des 84 plus riches surpassent ceux de la Chine avec son 1.2 milliard d’habitants.
* 20% des êtres humains vivant dans les pays les plus riches se partagent 86% de la consommation privée totale. Ces 20% d’humains consomment ou disposent de 45% de la viande et du poisson, 58% de l’énergie mondiale, 84% du papier utilisé, 87% des véhicules, 74% des lignes téléphoniques etc.
* 1.3 milliard de personnes vivent avec moins de 1 dollar par jour,près de 3 milliards avec moins de 2 dollars par jour.
* La satisfaction des besoins essentiels de l’ensemble des populations des pays en développement (nourriture, eau potable, infrastructures sanitaires, éducation, santé, gynécologie, obstétrique) est estimé à 40 milliards de dollars par an, soit 4% de la richesse cumulée des 225 plus grosses fortunes mondiales.
* Sur les 4.4 milliards d’habitants que comptent les pays en développement près des 3/5èmes sont privés d’infrastructures sanitaires de base. Près d’1/3 n’ont pas accès à l’eau potable. Quelques 2 milliards d’individus dans le monde souffrent d’anémie, parmi eux, 55 millions dans les pays industrialisés.
Pour la première fois, le rapport du PNUD utilise un nouvel indicateur de pauvreté (IPH-2) pour évaluer la montée de l’exclusion dans les pays développés : « Les pays industrialisés comptent entre 7% et 17% de pauvres » (évaluation : 8 millions de pauvres en France, soit environ 13% = vivant avec moins de 651 euros). « les Etats-Unis qui figurent en tête du classement des pays industrialisés selon le revenu moyen sont aussi le pays où la pauvreté est la plus courante ». « Dans les pays riches, au moins 37 millions de personnes sont sans emploi, situation souvent synonyme d'exclusion ».
Les statistiques utilisées ici s’arrêtent pour la plupart en 1995 c’est à dire, juste avant les premiers rebondissements d’une crise financière de grande ampleur (référence ici à la crise mexicaine de 1995 et asiatique de 1997 – cf. article : comprendre la crise actuelle).
Observatoire des inégalités (16 oct 2008) : selon la définition de la pauvreté utilisée, la France comptait en 2006 entre 4,2 et 7,9 millions de personnes pauvres. La part de personnes pauvres est comprise entre 7,1 et 13,2 %. Une frange considérable de la population manque de ressources. Il ne s’agit pas (dans la plupart des cas) de dénuement total, comparable à ce que l’on rencontre dans les pays les plus pauvres. Il n’empêche que des millions d’enfants, d’hommes et de femmes vivent à l’écart des normes de la société. Ils n’aspirent pas seulement à manger, mais à avoir un logement décent, à étudier ou à travailler, à se soigner...
> Bilan en année 2000,
Selon le PNUE, « l’économie mondiale a dans l’ensemble connu une expansion considérable au cours des 30 dernières années : plus du doublement du produit brut mondial (14 300 milliards de $ en 1970 à environ 29 995 milliards de $ en 1999 - estimation Banque mondiale en 2001) Mais :
* 3,5 milliards d’habitants des pays à faible revenu se partagent moins de 20% du revenu mondial, tandis que le milliard d’habitants des pays développés s’en partage 60% (ONU, 2000).
* Le rapport entre le revenu dans les pays où habitent les 20% les plus riches de la population mondiale et celui des 20% les plus pauvres s’est encore accru, passant de 30 à 1 en 1960 à 60 en 1990 et à 74 en 1997 » (PNUD, 1999).
> Mars 2002 : rapport sur l'aide internationale intitulé « Bilan de l'aide 2002 » publié en par une coalition de 35 ONG d’importance mondiale.
* 150 millions d'enfants, disait encore un tout récent rapport de l'UNICEF souffrent de malnutrition dans les pays en développement.
* Diminution des aides publiques au développement au cours des années 1990 se situant grosso modo en 2003 sous les 0,4% du PNB des pays donateurs les plus riches (Taillefer, G., 2001 et fig 2).
> 2006,
* 29 000 enfants de moins de cinq ans meurent, chaque jour, de causes comme la rougeole, le paludisme, la maladie diarrhéique, la pneumonie et le SIDA… soit 10.6 millions d’enfants de moins de cinq ans meurent chaque année de causes évitables. (Rapport d’UNICEF-CANADA et Lévesque, L.)
* On compte un total de 9,5 millions de millionnaires dans le monde. Pour la première fois depuis 1999, les avoirs qu’ils détiennent ont enregistré une croissance à deux chiffres. En cumulé, ces avoirs ont atteint 37 200 milliards $US en 2006, soit une augmentation de 11,4% par rapport à l’année précédente ». (étude de la banque américaine Merrill Lynch et de la société de conseil Capgemini)
* La moitié de la richesse mondiale serait détenue par les 2 % les plus riches. (étude de l’Institut mondial de recherche sur l’économie du développement de l’université des Nations unies -UNU-WIDER- décembre 2006).
Ce qui en ressort :
1) On est donc amené à penser que la concentration excessive de la richesse engendre un véritable génocide de l’humanité, un génocide « silencieux » imputable à une situation de plus en plus génératrice d’injustices, de pauvreté, de faim et de maladies mortelles (cf. article : comprendre la crise actuelle).
2) Les chiffres sont tels que nous pouvons parler de spoliation de richesse généralisée : nous voyons bien à travers ces données qu'il n'y a plus aucune correspondance entre la valeur du travail humain et les revenus censés représenter cette valeur. Les adeptes du libéralisme ont tout intérêt à propager cependant cette idée que les revenus sont toujours fonction du mérite (et du talent) de chacun. En effet, renoncer à cette idée serait admettre d'une part qu'un meilleur partage serait nécessaire et d'autre part que les marchés ne sont pas "parfaits", qu'il n'y a pas de situations "d'abus de position ou de pouvoir". Admettre cela serait tout simplement signer l'arrêt de mort du capitalisme libéral. Pour s'en tenir au cas français : la campagne présidentielle s'est forgée sur le slogan "travailler plus pour gagner plus". Outre que cette définition, est bien réductrice pour un projet de société, outre qu'elle ne peut mener loin (cf.articles : le passage obligé ou les faux débats qui nous occupent), notons que l'idée sous jacente est bien celle-ci : sont riches ceux qui ont la volonté de le devenir et le courage pour y parvenir. Implicitement, les pauvres sont pauvres parce qu'ils le méritent. S'ils veulent s'enrichir, ils n'ont qu'à travailler plus pour gagner plus. Les faits ont déjà anéanti la véracité de ce slogan...

3) L'humanité a les moyens de faire face à cette pauvreté (si nous admettons le partage); la situation actuelle est la résultante de choix délibérés qui ne vont pas en ce sens. Si nous nous en tenons au cas français, comment expliquer à cette heure de chômage en forte croissance, le scandale persistant de la situation dramatique de mal logement alors qu'il est admis que le secteur du bâtiment est fortement générateur d'emplois et de revenus par sa "forte élasticité", c'est à dire sa grande propension à provoquer dans l'économie des effets en cascade dans l'ensemble des secteurs ?
Info du jour - Reuteurs : "Plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Paris et en province pour réclamer un moratoire sur les expulsions en 2009, alors que la "trêve hivernale" s'achève lundi matin. Les associations caritatives craignent une explosion du nombre de locataires évincés de chez eux avec la crise et la hausse brutale du chômage. Selon Droit au logement, 1,8 million de familles ont du mal à s'acquitter de leur loyer et 500.000 foyers en France vont de nouveau être menacés d'expulsion."
> 2007 : état d’urgence proclamé (source : Jules Dufour – 31 août 2007).
Dans un discours remarqué aux Nations Unies, à New York, le 2 août 2007, le Premier ministre Brown « appelle à une nouvelle alliance pour vaincre la pauvreté ». L’objectif est d’atteindre, en 2015 les Objectifs du Millénaire pour le Développement (ODM) tels que définis en 2000 par l’Assemblée générale de l’ONU et acceptés par tous les pays du monde. "Il faut agir maintenant avec détermination" dit-il "et mobiliser l’ensemble de toutes les forces vives de la société, gouvernements, entreprises et individus, autour d’un projet global de survie"
Le même défi a été posé à tous les gouvernements du monde en 2000 lors du Sommet du Millénaire et réitéré en 2002 lors de la Conférence de Monterrey sur le financement du développement et, la même année, lors du Sommet mondial pour le développement durable à Johannesburg. Ces 10 dernières années cependant, les pays riches sont plutôt engagés dans une course éperdue aux armements en s’appuyant sur les bases de la menace du terrorisme qu’ils ne cessent de générer eux-mêmes par la domination et le contrôle qu’ils exercent sur l’ensemble des ressources stratégiques planétaires et les populations humaines.
> Qu’en est-il de ces défis définis en 2000 ?
1/ Encore aujourd’hui, plus d’un million de femmes meurent chaque année des suites de complications de grossesse et d’accouchement pouvant être soignées et évitées. Selon le rapport (Objectifs du Millénaire pour le développement), il est probable qu’une femme sur six en Afrique subsaharienne meure dans ces conditions, tandis que le ratio dans les pays développés est de 1 sur 3800.
2/ Le nombre d’enfants souffrant d’insuffisance pondérale. L’objectif de réduction ne sera pas atteint si la tendance actuelle se confirme. Ce sera encore le sort réservé à plus de 30 millions d’enfants en 2015 notamment du fait d’une progression lente en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne.
3/ le VIH-SIDA : en 2006, cette maladie a emporté plus de 2,9 millions de personnes et le total de décès ne cesse d’augmenter. Les mesures préventives appliquées n’ont pas permis jusqu’à maintenant de freiner la propagation de la maladie. En 2005, plus 15 millions d’enfants ont perdu un de leurs parents ou les deux au SIDA.
4/ En 2005 un total de 1,6 milliard d’habitants des pays en développement n’ont pas encore accès à des systèmes de santé de base et l’on s’attend à ce que 600 millions en seront encore privés en 2015 si la tendance actuelle se maintient.
5/ Les émissions globales des gaz à effet de serre continuent d'augmenter passant de 23 milliards de tonnes en 1990 à 29 milliards en 2004. Les effets dévastateurs du réchauffement climatique continueront d'être un obstacle majeur dans le cheminement global permettant d'atteindre les ODM en 2015 (Objectifs du millénaire pour le développement).
Le programme des Objectifs du Millénaire pour le Développement cherche à faire converger les efforts du développement. Le même programme avait été fortement recommandé par l’Union mondiale pour la nature (UICN) en collaboration avec le PNUE et le WWF dans la stratégie mondiale pour l’Avenir de la Vie que ces organisations mondiales ont lancée en 1991. Elles proposaient que l’on consacre la somme de 1288 milliards de dollars sur une période de dix ans pour sauver la planète et ses habitants, en fait une somme d’environ 130 milliards de dollars par année entre 1991 et 2000, soit un montant équivalent à environ 10% des dépenses militaires mondiales annuelles.
Il suffirait de 130 milliard de $ durant 10 ans pour sauver la planète. En 2006, les dépendes militaires dans le monde ont dépassé les 1000 milliards.
Il suffirait de 3 milliards d’euro par an pour soigner 19 millions d’enfants mal nutris en danger de mort. 2008 : bénéfice Total, 13 milliards d'euros. En 15 jours, 1000 milliards d’euros ont été mobilisés pour sauver les banques en faillite.
« Il aura fallu moins de 15 jours à quelques Etats occidentaux pour investir plus de 1.000 milliards d'euros pour sauver les banques en faillite — ce montant est certainement le prix nécessaire à payer pour sauvegarder l'économie mondiale — alors qu'aucune des promesses qu'ils avaient faites pour venir à bout de la crise alimentaire n'a été tenue. En juin 2008 plus de 6,5 milliards d'euros de dons avaient été promis lors du sommet de la FAO (organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture -189 membres+l’union européenne, dont l’objectif Aider à construire un monde libéré de la faim ) à Rome. (3 milliards d'euros par an suffiraient pour soigner les 19 millions d'enfants malnutris en danger de mort). 500 millions de dollars ont été versés au Programme alimentaire mondial en juillet. Depuis, rien. (source François Danel, directeur général d’Action contre la Faim -15 oct 2008 – médiapart).
En 2006, les dépenses militaires dans le monde ont atteint 1 204 milliards dans le monde, en hausse de 3,5% par rapport à 2005, rapporte l’Institut international de recherche pour la paix à Stockholm (SIPRI). Depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, la hausse est continue. Sur ces 1 204 milliards de dollars, 46% des dépenses sont le fait des Etats-Unis, loin devant tout les autres pays. Les dépenses militaires américaines se sont élevées à 528 milliards de dollars en 2006. depuis dix ans, les dépenses de la Russie ont augmenté de 155%. Avec les Etats-Unis, la Russie est ainsi l’un des premiers fournisseurs d’armes au monde. La Chine et l’Inde sont les deux premiers destinataires de ces armes. cette tendance haussière ne devrait pas s’inverser à court terme. Là encore, les experts du SIPRI estiment qu’ «il y aura peu de chances de voir baisser les dépenses militaires mondiales (source : RFI actualité - Myriam Berber – 11 juin 2007)
> Quelques chiffres français (Source : observatoire des inégalités – 7 juin 2007)
* Les 10 % les plus riches possèdent 46 % de la fortune nationale. Les 5 % les plus fortunés disposent d’un tiers de l’ensemble de la richesse du pays, les 50 % les moins fortunés, en possèdent 7 %... 90 % des ménages ont un patrimoine inférieur à 382 000 €, et 30 % inférieur à 15 000 €. L’inégalité des patrimoines est encore plus accentuée que celle des revenus : ce qui est logique car il s’agit de revenus accumulés dans le temps.
* Le patrimoine professionnel de Liliane Bettencourt (L’Oréal) équivaut à un million d’années de Smic : le patrimoine professionnel de Liliane Bettencourt, la personne la plus fortunée de France, représente selon le magazine Capital, plus de 15 milliards d’euros, soit environ 100 milliards de francs. Cette somme équivaut à ce que gagne (en brut) un smicard en ... un million d’années ! Et encore il ne s’agit que de son patrimoine professionnel, c’est-à-dire le patrimoine fondé sur la propriété partielle ou totale de l’entreprise... Cette richesse n’est, il est vrai, disponible qu’en cas de cession de l’entreprise. Tout ce qui relève du domaine privé ou qui ne repose pas sur un outil de travail est exclu. Le patrimoine total des 10 familles les plus riches s’élève à 70 milliards d’euros soit à peu près le montant du budget annuel du ministère de l’Education nationale et de la recherche...
* Les patrons les mieux rémunérés de France touchent entre trois siècles et 1 200 ans de Smic… par an (source : Expansion et observatoire des inégalités – 1er juin 2008). Les émoluments des grands patrons sur l’ensemble de l’année 2007 vont de trois siècles à plus d’un millénaire de Smic brut…. Ils vont de 4,4 millions d’euros pour Benoit Potier (Air liquide) à 18 millions d’euros pour Pierre Verluca (Vallourec). Ces revenus totalisent les salaires fixes et variables, les plus values réalisées des stocks-options, les jetons de présence et les dividendes. Malgré une baisse des cours de la Bourse en 2007, Ces revenus ont connu une nette progression, sans commune mesure avec les augmentations de salaires (quand elles existent) de la majorité des Français. La vente de stocks-options a permis par exemple à Pierre Verluca d’augmenter ses revenus de plus de 2 300 %.
> Inégalités et société médiatique (Source : observatoire des inégalités)
Pour étayer l’article récent sur "la société médiatique" et la tendance à fourvoyer l’individu dans des modèles dérivant vers l’idôlatrie, quelques chiffres sur une réalité qui, non seulement n’est pas remise en question mais est considérée par la plupart comme normale. Notons qu'ici, ni le talent des personnes citées, ni leur travail ne sont remis en question. Nous nous intéressons par contre à la disproportion des revenus considérés, lesquels peuvent faire douter du lien "intime et solidaire" pouvant exister entre ces "stars" et leur public... Deux planètes différentes ?
[1] Extraits du Monde diplomatique manière de voir 42 -anatomie de la crise financière - novembre/décembre 1998
- article de Dominique Vidal, p 25.
Des idoles pour nous perdre.
Une fois encore, l'actualité me prend de court. J'allais poursuivre le thème abordé récemment (infantilisation devant l'urgence), parler des comportements mimétiques, du monde du paraître et du glissement vers le culte des idoles lorsque cette terrible nouvelle venant d'Allemagne est tombée : un adolescent de 17 ans, armé d’un pistolet-mitrailleur, a abattu au moins 16 personnes ce mercredi, la plupart dans un collège... Incompréhension ! L'analyse à l'emporte pièce ou les raccourcis faciles ne sont pas ici de mise. Et pourtant...
Loin de cette tragédie, certaines réalités sont vécues quotidiennement et ressenties plus ou moins comme des agressions. Cependant, à force d’habitude, nous nous y accommodons, finissons par les intégrer, sans toujours percevoir en quoi elles restreignent notre Liberté plutôt que de la grandir. Et puis un jour l'actualité nous frappe, et nous ne comprenons pas...
Le paradoxe de l'infantilisation devant l'urgence (2)
Du livre - mars 2000, extrait chapitre 3 - partie 1
Le modèle sur lequel repose notre civilisation propose une définition tronquée et caricaturale de l’Homme (Cf : Modèle de développement et définition de l'Homme). Cette définition induit la mise en oeuvre de multiples incitations à la consommation. Les méthodes largement utilisées pour susciter cette consommation vont prendre comme levier les points de fragilité des individus en attisant en priorité la peur, la cupidité, la culpabilité ou la jalousie, lesquelles produisent le comportement mimétique. Les moyens privilégiés de cette pompe à consommer sont l’idolâtrie et le mensonge...
Les bases sont posées pour fourvoyer l’être, l’éloigner de son essence et de sa raison d’être… l’infantiliser au lieu de le pousser vers l’autonomie, vers la capacité à apporter au monde dans une plus grande conscience de soi. Infantilisation, malgré l’urgence d’un sursaut de conscience de l'humanité.
Monde du paraître
> Le sensationnel et le culte de l’image : ce culte de l’image aboutit immanquablement au culte de l’idole. Si l’image de soi structure la personne, , nous parlons ici d’une pression de l’environnement qui réduit la personne à l’image, et à l’image « stéréotypée qu’on attend d’elle », très éloignée de ce qu’elle est vraiment. Le secteur éducatif est particulièrement concerné par cette question et y est confronté quotidiennement.
J’ai perçu cela avec plus d’acuité à un moment précis où cette démarche médiatique a été vécue de l’intérieur : Berlin, un montage clip-vidéo effectué par un studio de montage subventionné par la ville dans le cadre des programmes de jeunesse. Un projet de musique amplifiée, d’accompagnement et de réinsertion par l’action musicale a démarré 3 ans auparavant. Lors de la projection médiatisée du film, m’est apparue une image "normalisée" totalement éloignée de ce qu'étaient les jeunes et de ce que nous avions vécu. Nous voulions aider les jeunes à se structurer et à s'exprimer et nous en avions fait des idoles. Ces adolescents d’ailleurs n’étaient pas dupes et admettaient avec humour que ce n’était pas eux ; ce travail d’accompagnement de long terme leur a permis de bien réagir et de garder une certaine distance. Mais l’environnement ambiant ne favorise pas une telle clairvoyance.
Yves Eudes confirme ceci lorsqu’il parle de MTV et montre que le génie de la chaîne se situe dans le packaging : « les génériques, logos, habillages, décors, tout concourt à créer une ambiance qui rend les chanteurs plus talentueux, plus fascinants, plus désirables » [1].
PS : cette tendance s’est largement développée depuis lors avec l’apparition de la télé réalité. Elle se généralise à l’ensemble des émissions de divertissement, voire caritatives (lesquelles peuvent être assimilées à des plateformes publicitaires pour les invités qui ont à vendre leurs produits). Nous pouvons aussi nous interroger sur la multiplication des émissions populistes dont les thèmes oscillent invariablement entre « les riches » d’une part, et « les pauvres» d’autre part.
> L’effet d’annonce et du visible immédiat.
- L’effet d’annonce et du visible immédiat ne va pas forcément de pair avec l’intérêt général et le développement. La question de l’évolution de notre civilisation est aussi celle des modes de prises de décision et des motivations qui les fondent. Les décisions ont-elles toujours comme objectif, l’épanouissement des personnes ? L’intérêt général ? Un développement durable ?
Berlin, dans le cadre du projet social, il nous fut proposé d’établir des projets susceptibles d’octroi de subventions. L’issue de ce travail me semble tout à fait significative : un premier projet proposait une démarche d’accompagnement sur 3 mois auprès de jeunes déstructurés, autour d’une action de réflexion sur le quartier qui devait permettre de développer des techniques journalistiques et multimédias et devait aboutir à une série de propositions concrètes en vue de l’amélioration de l’environnement. Ce projet se clôturait par une exposition photographique sur le quartier et une petite publication. Un second projet consistait à créer un petit jardin (pelouse + jardin maraîcher) autour de notre local situé entre une zone bétonnée et une voie ferrée. Il concernait un public 9-12 ans. Un troisième projet d’un budget 2 fois plus élevé (5 000 DM [2]) proposait l’organisation de deux heures de concert de musique amplifiée dans le quartier. La subvention fut octroyée uniquement pour ce troisième projet. Les critères de décisions nous sont restés inconnus.
- Le visible immédiat, c’est aussi la contrainte de l’image qui ne favorise pas l’analyse mais incite à la simplification et l’exhibition. Gilles Balastre et Joëlle Stechel, journalistes nous parlent des contraintes liées à leur métier en ces termes [3]: "pris dans un cercle infernal de vitesse et de concurrence, le travail des journalistes est de plus en plus bâclé, les reportages de plus en plus courts : de deux minutes trente il y a six ans, ils ne durent plus, en moyenne, qu'une minute trente secondes. Cette perte d'une minute accentue le morcellement de l'information, le poids des images chocs et, en les tronquant, caricature le propos des personnes interrogées…"
On notera aussi le développement de la technique du direct où trop souvent les reporters n’ont à proposer comme contenu de leur intervention que des périphrases qui signifient : « il ne se passe rien pour le moment »... Que dire des formules du type : "c'est du jamais vu !"
Cette primauté du visible et de l’immédiat découle du principe de plaisir qui est à la base de la démocratie médiatique. De l’ambition de convaincre ou de construire, on passe à celle de plaire.
L’homme robotisé et mimétique
> La société de consommation pousse à la différentiation par la possession d'objets. Elle fragilise l’individu en permanence et aboutit à l’atomisation de la société. Le slogan passe de : « soyez comme votre voisin » à « soyez unique ». La proposition est donc de devenir unique par les objets possédés, donc par l’acte de consommation.
La supercherie est de laisser penser que, si l’on est unique dans les objets suscités qu’on possède, l’on est forcément soi-même.
> Cette tendance mimétique et infantilisante s’applique aussi au monde du travail : la complexification des modes de production a abouti à réintégrer progressivement toute la dimension humaine, pour des formes davantage participatives où l’initiative et la responsabilité sont encouragées. Récemment, de nouvelles écoles de gestion sont apparues qui favorisent des structures en réseau et apporteraient plus de liberté.
Cependant, il y a lieu de s’interroger sur l’authenticité et la véritable portée d’une telle orientation. Il pourrait bien s’agir encore d’un leurre : cercles de qualité mais surtout, culture et projet d’entreprise ; des opérations marketing qui cette fois ne s’adressent plus seulement à l’externe mais aussi entendent prendre appui sur un conditionnement à l’interne pour accentuer la crédibilité auprès des actionnaires, fournisseurs et consommateurs.
Appartenir à l’entreprise, à sa culture, témoigne davantage trop souvent d’un conditionnement supplémentaire que d’une orientation vers plus d’initiative et de liberté.
> L’idolâtrie : est le fer de lance du mimétisme. Une société cultivant le mimétisme développe une culture d’idoles. L’idole représente un modèle auquel l’individu cherchera à s’identifier, mais qui lui restera inaccessible par un caractère transcendant ou pseudo transcendant. Le besoin de modèle permet de structurer une identité et s’avère donc nécessaire.
Il y a toutefois une grande différence entre le modèle tel qu’il existe dans la sphère non marchande et l’idole telle qu’elle est fabriquée par le système libéral : l’idole est le carburant de la pompe à consommer. L’idole, contrairement au modèle, est idéalisée et déifiée. Elle ne repose sur aucune réalité.
En ce sens, plutôt que de structurer la personne, les idoles ou modèles contemporains, fabriqués sur mesure selon des critères aux finalités mercantiles ne peuvent que la fragiliser et l’éloigner d’une identité propre.
Dans un environnement marchand aussi dense, il très difficile d’échapper à ces modèles imposés. Deux exemples pour illustrer ce propos :
- La descente des Champs-Elysées par les joueurs de l’équipe de France en été 1998 au milieu d’une foule particulièrement dense. Raison la plus souvent invoquée par les personnes présentes (ou en tous cas retransmise par les micro trottoirs) : « je voulais les voir de près ». Il me semble qu’il se produit ici un glissement du modèle (à priori ici positif mais dont la positivité resterait discutable), à l’idole. Courant avril 1999, un journaliste parlait des « sommes pharaoniques » que percevaient les joueurs de football et précisait que malgré de tels montants, on assiste encore actuellement à une surenchère inquiétante [5].
- Berlin - Place Alexander, 1991, 3 ans plus tôt, le centre de Berlin Est. Au dessus de l’entrée d’un nouveau supermarché arborant sur son toit nombreuses marques électroniques japonaises et allemandes, surplombe la statue géante d’un chanteur mondialement connu [6]. L’individu consommateur ne peut entrer dans le supermarché sans faire symboliquement acte de vénération en passant au dessous de la statue. Cette statue est le produit d’une campagne marketing planétaire à l’occasion de la sortie d’un album de compilations.
Même si la notion d'idoles est abandonnée au profit de celle de modèles, ces modèles imposés, fragiles et éphémères sont d’autant plus dangereux et déviants qu’ils ont plus de chance de trouver des points d’accroche sur un terrain où les premiers modèles nécessaires à la croissance de l’être humain sont eux-mêmes fragilisés ou absents : le père et la mère.
Face à des vides affectifs, face à des modèles parentaux déficients, le jeune ira les chercher ailleurs et il aura l’embarras du choix. C’est sur ces modèles qu’il va se forger une identité.
Ces idoles qui nous entourent (idôlatrie : passion excessive, démesurée. Culte des idoles)
Il serait donc intéressant de s’attarder sur les caractéristiques des idoles ou des modèles médiatiques que se fabriquent nos sociétés. Ces modèles ont-ils un rapport avec une quelconque vérité ou réalité ? Quel impact peuvent-ils avoir sur les individus et en particulier sur les jeunes ou sur les classes défavorisées ? Quelle est la capacité de résistance des individus à ces modèles ?... Pour reprendre l’exemple du football : ceux proposés aux jeunes sont-ils des modèles de croissance humaine harmonieuse (on a parlé de l’image d’une France plurielle et non raciste, sympathique etc...) ? Pas si sûr au regard des déviations violentes que connaît ce sport actuellement.
Notons enfin que les idoles fabriquées sur mesure sont souvent les premières à subir une pre
ssion pouvant aller jusqu’à la mise en danger de leur intégrité physique et psychologique. Le film « the Doors » illustre bien ce phénomène. Plus récemment, les affaires de dopage dans les milieux du cyclisme et de l’athlétisme confirment l’importance du phénomène : « les idoles sont sacrifiées à leur image, prisonnières d’un système qui peut les broyer » [7].
Un modèle anglo-saxon : l'Etat rempart de la sauvagerie individuelle.
Denis Duclos, sociologue et directeur de recherche au CNRS, a établi une comparaison entre les modèles anglo-saxons et les modèles français dans la culture télévisuelle et cinématographique [8]. Il développe cette thèse selon laquelle, les modèles de monstres anglo-saxons sont hissés au niveau même de la société (exemple du héros destructeur ancien soldat de la guerre du Vietnam et qui a des comptes à rendre -monstres déviants et surpuissants...miroirs fatals de la société) alors qu’en Europe, les grands criminels tendent au contraire à voir leur stature diminuer à mesure que l’intellectuel l’humanise en expliquant ses actes. Dans la culture anglo-saxonne il y aurait donc un conflit incessant entre la force sauvage des individus et la force civilisée de la communauté. Dans la culture latine, l’individu fou ne peut remettre en cause une civilité qui se tient debout elle-même (cette différence expliquerait pourquoi il est difficile d’abolir la peine de mort aux Etats-Unis).
Il montre les conséquences d’un tel modèle anglo-saxon : la communauté doit se prémunir du risque de sauvagerie individuelle. La culture anglo-saxonne tend à maintenir une peur intériorisée qui fait croire à l’existence dans un même monde d’une population de damnés, de pauvres, en regard « des bons » des couches moyennes. Cette normalité de la pauvreté atténue le devoir de solidarité mais surtout, elle entretient l’illusion que la liberté civile est préservée dans la mesure où le collectif (l’Etat, la régulation par le marché...) élimine le Mal.
[1] Le Monde diplomatique manière de voir Hors série - mars 1997 - Article de Yves Eudes - p 67.
[2] Soit environ 20.000 FRF
[3] Le Monde diplomatique manière de voir Hors série - mars 1997 - p 76
[4] L’utopie de la communication - Philippe Breton - La découverte poche - Essai - Dépôt légal avril 1997 - p144
[5] Exemples : Ronaldo, salaire net mensuel 2 MF + 30MF de revenu annuel de contrats publicitaires. Zidane : 28.5 MF annuel de salaire net, hors primes et contrats publicitaires.
[6] Michael Jackson
[7] On peut lire à ce propos l’ouvrage du chanteur Daniel Facérias qui en livre témoignage : « le chant délivré » -Edition Fayard.
[8] Le monde diplomatique manière de voir Hors série - mars 1997 - Article de Denis Duclos - p 50
Voracité du marché… jusqu’à son terme.
Ce dimanche, à New York, 375 logements saisis ont été vendus aux enchères, mis à prix pour certains à 1 000 dollars seulement. 1400 personnes sont venues pour participer à cette vente aux enchères…
Quelques rappels
Durant de nombreux mois, une bulle financière se met en place qui gonfle exagérément les prix du marché immobilier. Les ménages sont contraints de s’endetter lourdement ; la course aux profits conduit les banques américaines à accorder les crédits en développant des créances douteuses et en « blanchissant » ces créances par un système de découpe en petits morceaux et redistribution dans des « packages reliftés». Jusqu’au jour où le château de sable s’effondre. L’Etat sauve les banques pour éviter la faillite généralisée ; les familles « en cessation de paiement » poursuivies par les groupes bancaires se retrouvent à la rue.
La boucle est bouclée : il n’y a plus qu’à vendre leurs biens pour des bouchées de pain. Les investisseurs ont de quoi se réjouir. La logique du libéralisme a pu jouer à fond.
Le marché ? D'abord les Hommes et l’usage de leur liberté
Ce fait m’amène à revenir sur un thème que nous avions abordé récemment : celui du débat sur l’intervention de l’Etat ou l’efficience des marchés. Un des fondements de la théorie libérale repose sur le postulat que les marchés s’autorégulent et aboutissent toujours à l’optimum (donc aux meilleures solutions). Intervenir sur ces marchés provoque, selon les libéraux, la réduction de cette efficacité au détriment des acteurs économiques.
Penchons nous sur cette notion de « marché » : le marché est bien la résultante d’une multitude de choix individuels au quotidien. Les choix résultent eux-mêmes de l’usage de la liberté individuelle au regard de la conscience de chaque personne.
Des marchés sans contrepouvoir ?
L’étonnant est que, ceux-là même qui se réclament du libéralisme sont les premiers à vouloir défendre le
modèle démocratique. Or, la démocratie, qui s’est construite sur plusieurs siècles, repose sur un système de séparation des pouvoirs, donc de contrepouvoirs, lesquels sont là pour, au moins sur le principe, éviter les dérives vers les abus - position et pouvoir, lesquels conduisent immanquablement vers les autocraties et dictatures.
Ce système politique n'a d'autre but que de protéger l’Homme contre lui-même ; contre sa fâcheuse tendance à vouloir user de sa liberté au détriment de celle des autres.
Or, si nous convenons que sur la sphère politique une telle précaution est nécessaire, pourquoi n’en serait-il pas de même dans la sphère économique ? Pourquoi ne faudrait-il pas donner des limites à cette voracité ?
Nous connaissons bien l’argument des libéraux : « la concurrence crée ce garde-fou : l’existence des concurrents limite mes parts de marchés et ma marge de manœuvre… ».
Notons alors que ceci revient à penser le monde comme une vaste jungle où le plus fort serait mis sur le piédestal tandis que le plus faible serait contraint à disparaître, mais rappelons aussi que ce schéma n’est qu’une fable : les marchés libres où tous les acteurs seraient égaux n’ont jamais existé ! C’est une notion purement théorique qui n’a aucune correspondance dans la réalité. (voir les faux débats qui nous occupent - 1).
Vers un autre modèle
Le système se grippe, les Hommes souffrent. Mais le libéralisme n’est pas mort. Il est étonnant que certains parlent encore malgré tout d’ « alternative libérale ». Quel aveuglement ! Le terme de cette logique de développement est l’autodestruction.
Si les solutions à notre avenir ne se trouvent pas uniquement dans des recettes techniques, si elles ne se traduiront pas en simples luttes partisanes (cf.passage obligé), il faudra quand même commencer par accepter ce constat ; cette voracité atteindra très vite ses limites.
Plus vite nous l’accepterons moins en paierons nous l’addition.
Modèle de développement et définition de l'Homme
Le paradoxe de l'infantilisation devant l'urgence (1)
Du livre, pemier extrait chapitre 3 - partie 1
Qu’on raisonne en terme de complexité ou de modernité, aujourd’hui le monde semble arriver à un point crucial où un sursaut sera nécessaire. Or, le modèle de civilisation qui s’est développé depuis le 15ème siècle comporte de nombreuses tendances à l’infantilisation qui pourraient grever cette éventualité.
Définition de l’homme et mode de développement sont étroitement liés. La définition que l’on se donne de l’homme détermine le mode de développement et sa capacité à croître.
Danger du principe de choix absolu du consommateur sur lequel repose la pensée libérale.
La pensée libérale repose sur le principe de raison instrumentale, laquelle trouve son fondement dans les jugements absolus des consommateurs. Ceci revient à dire que la valeur d’un produit dépend directement du choix du consommateur. Ainsi, si une oeuvre de Léonard de Vinci avait plus de prix que 1 kg d’héroïne, cette situation ne résulterait pas du fait que cette oeuvre a intrinsèquement plus de valeur mais que les consommateurs en ont décidé ainsi. Philippe Engelhard précise, non sans raison [1] : « la légitimation absolue des choix individuels et le refus obstiné des valeurs qui pourraient les fonder ouvrent presque nécessairement la route de la déraison et du non-sens. La pensée libérale extrémiste suscite peut-être des comportements et des politiques absurdes, elle est, en tout cas, le syndrome le plus évident de l'inconsistance de la pensée contemporaine ».
Pour illustrer les propos de Philippe Engelhard, ce message publicitaire le 12 avril 1999 sur Europe 1, pour une émission qui passait le lendemain à l’antenne : « avec la journaliste landa et un acteur de film pornographique, sur Europe 1 on débat du rôle de l’homme et de la femme ».
C’est ce principe qui va légitimer la commercialisation de tous les produits néfastes qui n’ont d’autre utilité que la source de profit et qui va établir l’équation : « nouveauté = progrès »... valable dans la mesure où le nouveau est fait pour être consommé. Implicitement, n’aura également de valeur que ce qui pourra être évalué monétairement.
Le principe de l’homo-économicus
Pierre angulaire du libéralisme, et ce depuis le 18ème siècle, la théorie du consommateur suppose que l’individu est un être rationnel qui cherche à maximiser sa satisfaction sous contraintes. Il suffit de prêter un peu attention aux slogans publicitaires pour réaliser à quel point le libéralisme repose sur l’hypothèse de l’homo-économicus, idiot rationnel.
Cette définition aboutit à un centrage sur l’individu, isolé de toute question d’engagement et de relations sociales.
Puisque l’individu n’est qu’un être qui cherche à maximiser sa satisfaction, il n’a de chance d’exister que s’il y parvient, en l’occurrence par l’acte de consommation. Le système libéral reposant sur ce principe de base va aboutir à sans cesse le lui rappeler.
Cette simple définition nous permet déjà d’entrevoir combien ce formidable malentendu peut introduire d’effets pervers et provoquer le mal développement ; les intérêts particuliers ne coïncident pas nécessairement avec l’intérêt général, et le temps court des décisions privées basées sur le principe de maximisation de satisfaction ne correspond que rarement au temps long des intérêts collectifs, et on le verra, d’une structuration individuelle.
Nous verrons dans les prochains billets en quoi ces fondements de la pensée libérale contribuent à alimenter la primauté de l'image, la cupidité, le mensonge, l'idolâtrie... autant de facteurs infantilisants qui "anesthésient la conscience" à cette heure où il y a urgence.
[1] L’Homme Mondial, Philippe Engelhard - Edition Arléa.
Signe des temps...
Je pensais mettre en ligne un billet à propos de la possibilité de voter pour les articles de ce blog, apporter encore quelques informations, mais une nouvelle m'est parvenue que je ne peux m'empêcher de restituer :
"Le magnat indien Vijay Mallya, patron d'un grand groupe industriel (pas la peine de lui faire de la publicité) , a remporté pour 1,8 million de dollars (2.096.000 dollars en incluant la commission de la salle des ventes) un lot composé des célèbres lunettes rondes, d'une montre de gousset, de sandales en cuir à lanières, d'un bol et d'un plat du Mahatma Gandhi . Son intermédiaire Tony Bedi, qui a enchéri dans une atmosphère surchauffée et dans une salle bondée, a assuré que le milliardaire avait l'intention de rapatrier ses achats en Inde. L'annonce de la vente des objets par leur propriétaire James Otis, un militant pacifiste réalisateur de documentaires basé à Los Angeles, avait provoqué un tollé et des protestations officielles à New Delhi".
Nous apprenons également que malgré la crise, le commerce de prestige des objets de collection va au mieux.
Désolation, cynisme,... et ... Signe des temps !
Un prochain jour dans ce blog aurons nous l'occasion de parler du Mahatma Gandhi autrement... en dehors de toute violence.
Les faux débats qui nous occupent (2)
La croissance économique Extrait du livre écrit en 1999 - Annexes chapitre 3 - Partie 1
Pour résoudre leurs problèmes, nos sociétés ont recours à un procédé qu'elles croient magique : la croissance ; consommons toujours plus et tout ira bien. Albert Jacquart
Combien d’énergie a déjà été engouffrée dans cette question de la croissance économique ! Combien de théoriciens, combien de chercheurs ! Quels instruments sont nécessaires ? Quelles politiques ? J’ai toujours été étonné à l’université d’observer combien le recul faisait défaut pour accompagner ces dilemmes de combinaisons de variables d’ajustement budgétaires ou monétaires, qui entendaient résoudre les problèmes de panne de croissance, de chômage et de société. Quelle dérision ! Comme si une réflexion bien plus globale n’était pas nécessaire !
Et quel aveuglement aussi : on ne cherche pas à sortir du cercle vicieux de la compétition mais à reporter à plus tard « l’apparition inéluctable et définitive des contradictions ». Faut-il considérer la compétition comme inhérente à la nature humaine et la proposer comme modèle inéluctable de régulation ? Cette compétition est-elle sans limites ? La société de l’information est-elle la réponse à ces contradictions ?
Malgré l’enrichissement de la réflexion de ces dernières années, ni l’extension de la pauvreté, ni l’accroissement du chômage dans de nouvelles proportions, ne suffisent à décentrer l’attention de cette fameuse croissance. Le chômage est nié (on continue d’entretenir l’illusion qu’il diminuera progressivement) ou certains discours cherchent à lui donner une légitimité.

1) La croissance reste la recette miracle attendue pour éclairer l’avenir. Aller vers de meilleures perspectives reviendrait à retrouver un taux de croissance satisfaisant. La mesure du progrès se résumerait dans ces chiffres en pourcentage, peu importe ce qu’ils signifieraient.
2) La croissance est devenue une mesure du risque, par rapport à son contraire : la déflation. Afin d’être prêts à un renversement complet de valeur, pouvons nous imaginer un avenir où une ouverture serait envisagée en terme de diminution volontaire de croissance (au sens où nous l’entendons habituellement et selon les modes d’évaluation actuels) ?
... Quelques mots pour nous y faire réfléchir : « C’est un retournement complet de nos objectifs qui s’impose ».[1]« La raréfaction progressive de l'espace vital alliée à l'avidité des égoïsmes en tous genres ne permet pas d'autre issue raisonnable que la conversion à une morale de l'amour et du partage fraternel. Un vice de fond marque la civilisation occidentale : son mode de vie ne peut être communiqué à l'ensemble des hommes, les ressources de la planète n'y peuvent suffire. Les idées autour desquelles la civilisation s'est structurée sont donc déjà périmées».[2]
3) Sans même parler de progrès, pouvons nous être certains que la croissance, compte tenu des coûts qu’elle comporte, existe réellement ? Le mécanisme comptable de mesure de la croissance participe au dessèchement et à la déshumanisation de l’Homme.
* Partons d’un fait divers : en mai 1999, le maire d’une commune française propose d’instituer une taxe sur les prospectus publicitaires car il constate que ces distributions augmentent le coût des ordures ménagères.
> Sont comptabilisés et contribuent à augmenter la croissance : les dégâts des actes délictueux, les budgets des services d’accompagnement de personnes exclues, les dépenses maladies y compris celles dues aux nuisances, les bombardements au Kosovo, les destructions massives des écosystèmes...
> Ne sont pas comptabilisés en contrepartie : les coûts de la désertification, de nombreux coûts sociaux dus à l’exclusion, des pollutions diverses, d’une manière générale, les coûts qui nous sont imputables mais reportés à plus tard (ex : traitement hâtif des déchets nucléaires.... nous n’avons pas fini d’entendre parler de l’usine de retraitement de la Hague)...
* L’analyse économique est dominée par la mesure monétaire. Ses objectifs qu’elle se donne lui font négliger les coûts humains non mesurables. [4]
* D’où vient cette paresse comptable ?
De la base même de l’idéologie libérale : l’homo oeconomicus classe ses choix en fonction de ses préférences. Celles-ci, dans ce modèle, ne sont pas dictées par des conditions morales mais par des pulsions (nous avons développé cette idée dans le chapitre 2 - cf.prochains billets). Ceci veut dire que la mesure de la croissance ne tient pas compte du choix qui a fondé le comportement : que l’alternative soit altruiste ou égoïste importe peu. Ce qui est supposé pour les individus par effet mécanique de contamination se répand sur les structures.
4) Le passage de la croissance à un développement durable qui intègre le droit des générations futures et le concept de « propriété de l’espèce » [5], ne nous permettra pas de faire l’économie du « passage obligé » dont nous avons précédemment parlé.
Repenser nos vies est nécessaire pour l’espèce, mais d’abord,
aussi pour mieux vivre, aller vers un plus être.
Comprenons bien : il ne s’agit pas de « tourner le dos » à la croissance mais de s’interroger sur son contenu et sur les transformations et maturations humaines qu’une croissance durable demande et accompagne.
A quelle maturation humaine appelle une meilleure organisation planétaire
en vue d’une croissance durable possible et partagée ?
L’extension de notre mode de consommation à toute la planète est-elle possible ?
(Extrait de l’article de Alternatives économiques - Marie claude Jacquot - Janvier 1995)
Pour être aujourd'hui supportable, la croissance n'est pas soutenable, au sens d'un processus durable et généralisable. Nous pratiquons donc collectivement la politique de l'autruche : le mode de consommation des pays les plus riches n'est pas généralisable, mais, puisque les limites ne sont pas encore atteintes, chaque pays fait comme si elles n'existaient pas.
La planète semble ainsi prisonnière d'une alternative dont les deux termes sont tout autant détestables.
Premier scénario : seule une part réduite de la population mondiale bénéficie d'un niveau de vie élevé, tandis qu'une majorité conserve des modes de consommation économes, en ressources. C'est le scénario des Trente glorieuses. Ecologiquement supportable durant un temps, il est porteur de vives tensions sociales et politiques : migrations et oppositions Nord-Sud.
Deuxième scénario : une part grandissante de la population du monde accède à la croissance économique, provoquant une pression croissante sur les ressources. C'est le scénario actuel. Ecologiquement insupportable, il est tout autant porteur de tensions sociales et politiques : rivalités économiques et conflits pour le contrôle des ressources non renouvelables.
La sortie positive d'une telle alternative suppose de changer le " contenu " de la croissance. (...) Cela ne s'obtiendra pas en suivant les seules indications données par le marché. Les ressources les plus précieuses à la vie sur cette planète sont en effet hors marché.
[1] Le souci des pauvres - Albert Jacquart - Edition Calmann Lévy - p 119.
[2] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
[3] Le coût du désencombrement n’est rien par rapport aux consommations d’encre et de matières que demande la production des supports publicitaires papier : en avril 1992, j'ai effectué un intérim dans une imprimerie modèle, neuve, très fonctionnelle, équipée des meilleurs machines d'Europe. L’une d’elles pouvait imprimer d'un coup en quatre couleurs. A elle seule elle avalait chaque semaine 12 tonnes de papier (je ne me souviens plus de la quantité d'eau utilisée mais c'était impressionnant). L'entreprise travaille essentiellement pour le commerce de grande distribution. Sur le côté du hall, et donnant directement sur la sortie, se trouvait une immense benne (environ 4 m de hauteur sur 8 m de long et 4m de large) dans laquelle tous les déchets étaient jetés. C'est en faisant ce travail que j'ai réalisé quelle quantité, d'eau, d'encre, d'énergie et de papier, peuvent-être englouties pour ce marketing systématisé qui fait notre quotidien. Rien que pour les chutes et les loupés, il y en avait environ 1,5 tonne par semaine ; des paquets de centaines de papier affiches de 3m sur 3 jetés par dizaines, si lourds qu'il fallait se mettre à deux pour les porter. Tout était mélangé : des bidons de diluants et de colle, des morceaux de bois, des palettes, le plastique, des paquets de centaines d'autocollants. Le plus impressionnant pour moi, n'était pas cette quantité que j'avais dû jeter, mais de penser que ce gâchis se perpétrait chaque jour, depuis longtemps, à l'abri des regards et des consciences. En voyant les affiches publicitaires dans la rue, je n'avais pas évalué la quantité de papier que cela pouvait représenter... Pour arriver à faire basculer ces masses de papier par dessus, il fallait utiliser un élévateur, parfois il fallait grimper sur l'élévateur pour réussir. Reste les milliers de tonnes de papier qui envahissent les murs de nos villes pour des durées de quelques jours et destinés ensuite à une destruction définitive.
[4] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
... Peut-être faut-il rajouter : les coûts matériels et environnementaux non négligeables.
[5] Selon les termes d’Albert Jacquart.
Toute production supplémentaire de prospectus publicitaire vient augmenter la production nationale et contribue à la croissance. Le coût de désencombrement qu’il provoque, et incombe à la municipalité et aux contribuables, y contribue également [3].
Crise financière ?
Nombreux sont ceux qui évoquent la crise en pointant le
doigt les « banquiers » : « les groupes bancaires ont péché
par manque de contrôle. Ils se sont rendus par là complices des dérives et des errances
de la sphère financière ».
Elle n’est pas
déconnectée donc, ni des mécanismes réels qu’a engendré le capitalisme libéral
depuis des décennies, ni de nos comportements individuels qui ont validé cette
orientation. Affirmer que la crise n’est que financière est un bon moyen de
nous exclure de toute responsabilité (cf. article du blog : un passage obligé). La crise n’est pas davantage à
déconnecter des défis démographiques, écologiques, des défis en terme de
répartition des richesses et de l’accès à l’éducation. L’humanité procède par
tâtonnements, parfois « à l’aveugle ». L’histoire, l’Evolution nous
mettent face à nous-même. La crise n’est pas déconnectée de nos modes de vie,
de notre degré d’exigence par rapport à ce que nous voulons laisser à nos
enfants.
Crise des fondamentaux
La crise ébranle nos
sociétés, dont les fondements se basent sur une définition tronquée de l’humain,
caricaturée.
Fondements dont la tendance principale a été d’infantiliser
l'homme et le pousser constamment vers le bas au prix de ce que nous
connaissons aujourd’hui (cf prochains billets). Crise salutaire, pourvu que nous acceptions ce constat
et cette nécessaire remise en question. Elle nécessitera des renoncements, sans
lesquels elle nous dresserait « les uns contre les autres ». Car
cela, nous n’en voulons plus. Nous avons tout à gagner à perdre un peu plutôt
que tout perdre. Tout à gagner surtout à nous engager vers de nouvelles perspectives.
L'essentiel (1) : enjeu actuel, un passage obligé.
Un passage nécessaire
Extraits écrits en 1999 - chapitre 3 de la partie 1.

Les raisonnements globaux suspects.
* Les deux premiers chapitres nous ont permis d’apporter quelques éclairages sur notre temps.
- Nous avons d’abord raisonné à l’échelle de la société et essayé de mettre en lumière des phénomènes caractéristiques de l’évolution récente ou plus lointaine. Nous avons relevé les points préoccupants, véritables défis pour l’avenir proche. Par rapport à une vision de long terme, nous avons observé les points de vues très partagés, voire divergents.
- Un second chapitre, toujours au niveau global, nous a permis de décrypter les tendances infantilisantes de la société qui vont à l’encontre d’une évolution harmonieuse à l’échelle de la planète, et pour chacun des individus. Tendances qui portent le risque de détourner les individus vers des impasses.
* Ces deux approches étaient nécessaires pour percevoir l’urgence et la nécessité d’une avancée sur le plan humain. Cependant, un autre regard semble nécessaire si nous voulons éviter de perpétuer les mêmes erreurs. En d’autres termes, le raisonnement critique, de type sociologique et à l’échelle de la société, ne me semble pas suffisant, et ce, pour plusieurs raisons :
- Il n’apporte qu’une vision partielle de la vie.
- Dans le quotidien, j’ai pu observer que, ceux-là mêmes qui émettaient une critique à l’échelle de la société, reproduisaient les phénomènes dont ils incriminaient l’environnement proche ou plus lointain. J’ai pu observer aussi la tendance quasi systématique à laquelle personne n’échappe, aux cloisonnements et aux à priori, aux classements de l’autre. L’autre, différent, se voyant catégorisé et caricaturé selon une définition qui arrange provisoirement celui qui la pose. Un regard plus en profondeur est donc nécessaire.
- Les questionnements actuels, à l’échelle de l’histoire et de l’évolution de l’humanité, dépassent, et de loin, le strict plan d’une bataille intellectuelle entre une pensée libérale ou néolibérale, moderne ou post-moderne.
L’accusation de la civilisation médiatique ou du capitalisme libéral n’apporte rien en soi.
Nous pourrions en rester là, cette démarche ouvrirait à un petit plus de lucidité, peut-être, et davantage de désarroi.
Derrière la révolution, le pouvoir.
* Au cours de mon expérience sur le terrain, il m’est apparu que la tentation révolutionnaire est intimement liée à la volonté de pouvoir, et cette même volonté de pouvoir, à l’orgueil et/ou à la peur. La révolution dans ce cas ne fait que perpétuer un aveuglement. Il s’agit bien d’une révolution et non d’une évolution.
L’impulsion de la révolution est justifiée par une situation ressentie comme injuste, liée à l’existence de mécanismes de pouvoir. La révolution casse ce mécanisme et en substitue un autre. Dès le départ, il court le risque de sclérose et de rigidification dans de nouvelles situations de pouvoir. On s’attaque au mal sans aller à la racine. Les théories, les idéologies sont, de près ou de loin, liées à ce phénomène. Mon discours n’échappe pas à ce risque. Une société peut avoir les gardes fous, elle peut mettre en place des contre-pouvoirs, tant que la racine n’est pas atteinte, les mêmes phénomènes reviendront à la charge.
* Y a-t-il un type de révolution qui puisse échapper à la tentation du pouvoir ? La proposition intellectuelle suffit-elle ? Comment peut-elle se préserver de l’utopie ?
On a vu le danger des utopies et des théories sur lesquelles elles se fondent. Il semble même que certains théoriciens aient été, à leur insu, à l’origine de courants utopistes. C’est le cas de Wiener, par exemple : il entendait faire face à ses responsabilités de scientifique ; il n’a pas vu quels germes utopistes comportait sa réflexion. Ces risques existent, même dans des cadres théoriques qui encouragent pourtant des actions de terrain et décentralisées.
- L’action prime-t-elle sur ses fondements ? Philippe Engelhard estime qu’il faut encourager toute action altruiste, quelles que soient les motivations de leurs initiateurs : « La question subjective de savoir si ceux qui entreprennent des actions altruistes le font au nom de leur ego ou de quelque conviction morale particulière n’est pas fondamentalement importante. Le fait qu’ils le fassent, même si cela a pour effet d’entraîner quelques interdépendances fâcheuses des fonctions d'utilité individuelles, nous intéresse dans la mesure où le bien-être de tous s'en trouve accru. Il est important qu'ils le fassent et il est important d'encourager un grand nombre de personnes à le faire ».[1]
Il me semble au contraire que l’important n’est pas tant l’action, mais bien davantage la clairvoyance quant aux motivations profondes à l’origine des actions. Il n’est pas certain que des actions dont les motivations ne sont pas clairement élucidées puissent « accroître le bien-être de tous ».
L’action d’un révolutionnaire a toute chance d’être perçue comme altruiste par son auteur et par ceux qui y trouvent avantage.
Que penser de la phrase de l’auteur : « contre la coutume, la société politique instaure la liberté » ? [2]
Toute pensée révolutionnaire (qui en général entend promouvoir la liberté) est sujette à la tentation autoritaire.
L’homme intellectuel est particulièrement exposé à cette dérive, et il doit s’en prémunir constamment.
- On a vu dans le chapitre 2 comment la notion de contrat social rousseauiste faisait glisser les fondements du système de valeurs vers des critères d’utilité sociale (est bien, ce qui est utile à la société) . Philippe Engelhard développe la pensée de Rawls [3] : ce dernier considère les fondements éthiques selon un « nouveau contrat social » qui chercherait à définir un « bien commun ». Ce contrat social permettrait de faire coexister des métaphysiques ou des cultures différentes, et serait progressivement réalisé par le « consensus par recoupement ». C’est « l’action citoyenne, résultante de la raison critique» qui « conduirait progressivement la société à se regarder elle-même » et « c’est ce regard qui produirait le changement ». Philippe Engelhard fonde son espérance sur le fait que « les petites causes peuvent avoir de grands effets ». Ce en quoi il a raison (Mais quels effets ?).
- Contrairement à Rawls qui suppose, pour la définition de ce nouveau contrat, l’accord possible entre partenaires, et donc implicitement un principe d’équité, Philippe Engelhard constate que celle-ci dans la réalité n’existe pas. Le principe de la raison critique que ce dernier évoque, postule que «quelques personnes seulement, les citoyens, ont le sens de l’intérêt général et sont capables de suffisamment de lucidité pour se démarquer de la coutume et des idéologies, mais aussi de leurs intérêts immédiats » [4]. A partir d’un seuil critique, les conditions seront réunies pour qu’un contrat social soit possible. A l’objection d’un monde violent, il oppose le même argument : « notre monde n’est pas normal mais pathologique, il faut se débarrasser de l’hypothèse selon laquelle les hommes sont sains et raisonnables car cette hypothèse est destructrice de démocratie. Il faut commencer une thérapie sociale et une culture de la tolérance ».
« Mais si les gens ne commencent pas à modifier leur comportement dans leur vie privée et dans leur environnement proche - y compris dans leur propre famille - on ne voit pas par quel miracle le contrat social aurait un sens. Un nouveau contrat social n'a de signification que s'il est issu d'attitudes mentales et de pratiques sociales différentes et non l’inverse ».
D’où viendra donc cette thérapie ? « D’une raison citoyenne solidaire et désintéressée ». D’où viendra cette raison désintéressée ? « De la communication politique » : « Dans la communication politique j’apprends à connaître les raisons de l'autre, et j'apprends moi-même à me connaître et à changer. Mais la thérapie de l’action la plus proche est devenue un indispensable préalable parce que c'est la seule qui soit à notre portée. Le changement commence sans doute dans la famille. Le principe d'autorité n'est pas évacué mais la règle doit être négociée. Dans tous les cas, elle doit s'affranchir de l'arbitraire ».
Encore une fois, les problèmes de la responsabilité et de la remise en question personnelles sont posés. Mais en arrière-plan, même si ce n’est pas clairement exprimé, nous retrouvons des grands agrégats parmi lesquels émergera la source d’un pouvoir qui s’imposera et définira ses critères « de l’extérieur », par la communication politique et d’après une définition citoyenne du bien et du mal. Je crains bien qu’aucun pas ne soit fait depuis le contrat social de Rousseau : le système de valeurs serait-il fonction de la force d’une raison critique et de la qualité d’une communication politique ? La négociation de règles n’exclue-t-elle pas par définition le désintéressement ? [5] Qui aura la primeur d’une telle communication politique ? Celle-ci échapperait-elle soudain à la manipulation et au jeu des pouvoirs ? Comment évaluer le désintéressement ? Décidément, nous ne sommes pas à l’abri de cette tentation autoritaire et généralisante.
* Pour être ouvert aux apports de tous ces chercheurs, et afin d’être à même de faire le tri sans entrer dans des débats polémiques, peut-être faut-il se poser cette question : quelles sont les motivations profondes des intellectuels, quels mécanismes dirigent leurs actions ?
Le pouvoir n’est pas mauvais en soi, il est nécessaire. Pour l’intellectuel, il serait lié à son potentiel d’audience. Le pouvoir répond-t-il à une tentation d’englober la pensée des autres, ou sert-il simplement à contribuer à une réflexion dans un réel échange ? Quel est le cadre institutionnel de la recherche, de l’enseignement ?
Philippe Bouhours [6] va dans le sens de cette interrogation : selon lui, le véritable danger qui menace les intellectuels est l’aspect ludique de leur activité [7]: « Ils s’amusent dans le confort matériel de leur célébrité collaboratrice des puissances de ce monde » et indique que cette question constitue un véritable débat de fond : « Les débats d'intellectuels sont souvent guidés par des motivation personnelles. La volonté de puissance a une influence déterminante sur le contenu de la science. Si le désir premier du chercheur est le goût pour la joute oratoire ou la controverse écrite, l'argumentation scientifique devient prétexte à l'exercice du pouvoir ; ce que l'on appelle vérité scientifique peut devenir pure illusion si elle sert avant toute chose la notoriété de son auteur. Ce problème apparemment de pure forme est en fait un débat de fond ».[8]
Pertinence des mots ou orgueil blessé ? L’apport pour la collectivité ? [9]
Une polémique qui a opposé en 1996 le sociologue Pierre Bourdieu et Daniel Schneidermann, le présentateur de l’émission « arrêt sur image » au sujet de la neutralité de l’information est particulièrement éloquente et illustre comment la défense de valeurs peut cacher des batailles de pouvoir personnel... les scories dont je parlais plus haut : suite à son passage à l’antenne, Pierre Bourdieu, qui s’est estimé manipulé par les journalistes leur répond dans un article en des termes peu nuancés :
«Ceux qui auraient encore pu douter que la télévision est un formidable instrument de domination, devraient cette fois être convaincus : Daniel Schneidermann, producteur de l'émission, en a fait la preuve, malgré lui, en donnant à voir que la télévision est le lieu où deux présentateurs peuvent triompher sans peine de tous les critiques de l'ordre télévisuel. « Arrêt sur images », La Cinquième, 23 janvier 1996. L'émission illustrera parfaitement ce que j'avais l'intention de démontrer : l'impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent et critique sur la télévision ».
Pierre Bourdieu décortique l’émission et fustige le présentateur dans un ton très polémique. Après avoir reproché à la télévision d’être un instrument manipulateur d’information, il accuse le présentateur, de n’avoir pas tenu ses promesses par rapport à ce qui avait été prévu : « Il me demande de proposer des extraits d'émissions qui pourraient être présentés à l'appui de mes analyses. Je donne une première liste, ce qui m'amène, pour justifier mes choix, à livrer mes intentions ». Dans une seconde conversation, je m'aperçois que plusieurs de mes propositions d'extraits ont été remplacées par d'autres. (...) Lors d'une nouvelle conversation, on m'apprend que Jean Marie Cavada a finalement décidé de venir et qu'on ne peut pas lui refuser ce droit de réponse puisqu'il est « mis en question ». Dès la première conversation, j'avais demandé expressément que mes prises de position pendant les grèves de décembre ne soient pas mentionnées (...) Or, dès le début de l'émission, la journaliste, Pascale Clark, annonce que j'ai pris position en faveur de la grève et que je me suis montré « très critique de la représentation que les médias en ont donnée », alors que je n'avais rien dit, publiquement, sur ce sujet. Elle récidive avec la première question, sur les raisons pour lesquelles je ne me suis pas exprimé à la télévision pendant les grèves. Devant ce nouveau manquement à la promesse qui m'avait été faite pour obtenir ma participation, j'hésite longuement, me demandant si je dois partir ou répondre. En fait, à travers cette intervention qui me plaçait d'emblée devant l'alternative de la soumission résignée à la manipulation ou de l'esclandre, contraire aux règles du débat « démocratique », le thème que les deux « contradicteurs » ne cesseront de rabâcher pendant toute l'émission était lancé : comment peut-il prétendre à la science objective d’un événement à propos duquel il a pris une position partisane [10]? Au cours des discussions téléphoniques, j'avais aussi fait observer que les « contradicteurs » étaient maintenant deux, et deux professionnels ; j'avais exprimé le souhait qu'ils n'abusent pas de l'avantage qui leur serait ainsi donné. En fait, emportés par l'arrogance et la certitude de leur bon droit, ils n'ont pas cessé de me prendre la parole, de me couper, tout en proférant d'ostentatoires flatteries »
La réponse de Daniel Schneidermann ne s’est pas fait attendre :
« Ainsi donc, assurez-vous, « votre confiance a été abusée ». Quelle que soit mon indignité à débattre avec un professeur au Collège de France, je souhaiterais m’arrêter non point sur des images mais sur votre texte. (...) Au fond, si l'on vous comprend bien, il n'existe qu'une forme imaginable de communication : le cours magistral au Collège de France. (...) Cet effroi affiché du maître devant la contradiction est d'abord révélateur de la déliquescence du débat intellectuel en France. Vous n'avez pas tort : l'« assènement » magistral est aujourd'hui la seule forme admise d'expression intellectuelle publique.(...) Cela nous amène, cher Pierre Bourdieu, à votre second point aveugle : vous-même. « J'avais demandé expressément que mes prises de position pendant les grèves de décembre ne soient pas mentionnées », rappelez-vous. Outre que je n'ai aucun souvenir d'une telle exigence, cette revendication me laisse rêveur.(...) De votre apparition à « Arrêt sur images », je conserve, pour ma part, un autre motif de stupéfaction : comment, du thème proposé, « La télévision et le mouvement social », vous avez insensiblement glissé à « La télévision et Pierre Bourdieu ».(...) Votre pouvoir est aujourd'hui immense. Vous vous plaisez parfois à vous offusquer du pouvoir à vos yeux excessif des médias en général et de la télévision en particulier. Vous avez raison. Mais le vôtre ? Ne vous aveugle-t-il pas ? (...)
Concluons. Au total, grâce à ces deux émissions et à cet échange à distance, peut-être aurons-nous contribué ensemble à cette mission de salubrité publique : rendre les téléspectateurs citoyens moins dupes de ce qu'ils voient et entendent. L'attelage hétéroclite que nous formons aura peut-être fait progresser une idée simple, dont je sais qu'elle vous est chère : accepter sans rébellion toute représentation publique du pouvoir (y compris du pouvoir intellectuel), c'est déjà être dominé. N'est-ce pas l'essentiel ?
Le pouvoir et sa tentation nous concernent tous.
Les théoriciens n’échappent pas à cette tentation.
* En quoi consiste cette rupture entre l’intention ou les justifications, et les faits ?
L’évolution prend une mauvaise direction dès l’instant où se produit un aveuglement en nous, qui nous fait croire que nos comportements n’ont rien à voir avec la façon dont fonctionne notre environnement proche ou plus lointain.

Ce double fossé est lié, soit à un aveuglement de la conscience, soit à une abdication par rapport à la conscience.
Quelques exemples pour illustrer mes propos :
* J’accepte de tirer avantage d’un prix réduit en achetant un produit effectué dans un pays à bas salaires. Mais, je m’offusque devant la montée du chômage et la remise en question de la convention collective du groupe qui m’emploie. Le lien entre ces deux faits n’est pas direct, mais c’est bien le fossé entre l’idée que j’ai de mon comportement, et celle que j’entretiens de mon environnement proche et lointain, qui va permettre une évolution dégradée [11].
* Des adolescents berlinois se disent anarchistes. Ils refusent l’injustice et l’exploitation induites par le système libéral. Ils luttent contre sa violence. Cependant, dans le projet de jeunes au sein duquel ils ont leur local, ils sont enfermés dans leur groupe d’origine et sont incapables d’accueillir des personnes qui ne leur ressemblent pas. Ils grognent par ailleurs d’être les laisser pour compte dans un système où ils ne peuvent consommer. Ils sont prêts à toute action violente.
* Un professeur théorise sur le pouvoir et l’impérialisme capitaliste. Il réfléchit à une société de citoyens égalitaires et à une démocratie nouvelle permettant l’expression de chacun. Toutefois, lorsqu’un étudiant conteste ses propos, il montre des signes d’agacement. Son vocabulaire est opaque et lorsqu’il donne la parole à quelqu’un, il la reprend très vite.
La réalité de nos comportements quotidiens contient des contradictions moins éclatantes et beaucoup plus subtiles. Elles n’en demeurent pas moins bien présentes.
Ce fossé existe dès l’instant où une distance se crée entre : ACTES , PAROLES ET CONSCIENCE.
La conscience est le point de référence et le point d’ancrage
* D’où vient le malentendu habituel ?
Du niveau d’analyse. Il y a en ce moment un courant de réflexion intense dans les diverses disciplines. Il concerne les sujets les plus spécialisés, concrets, techniques, jusqu’à ceux prenant en compte des variables culturelles, humaines et sociales, et donc plus englobants. Cependant, mêmes dans les domaines les plus abstraits et touchant le plus à l’humain, cette réflexion fait référence à des outils issus des sciences exactes (outils statistiques, outils d’analyse quantitative...), et à des schémas globaux d’analyse occultant la réalité de la vie et restant principalement sur le terrain des moyens et des recettes techniques.
- Il convient donc de distinguer deux niveaux fondamentaux (la frontière entre les niveaux n’existe pas puisqu’on parle d’une direction et non d’une position) [12].

a) Coeur profond de l’homme - harmonie entre actes, paroles, conscience - unification personnelle
b) Niveau des recettes techniques (peu engageant sur le plan personnel : le fossé soi/environnement peut demeurer).
* Apporter des réponses en se situant à un plus haut degré de profondeur demande la plus grande exigence car il suppose une harmonie entre les actes, les paroles et la conscience. Une ambition qui ne se ferait pas sur un plan personnel dans un tel souci est source de grands maux, sur un plan personnel et pour l’humanité.
* Les réponses qui restent sur le plan technique ne sont pas mauvaises en soi. Elles sont nécessaires. Cependant, sur le plan humain, elles peuvent laisser part aux fossés dont nous avons parlé, et ne sont donc pas forcément adaptées à la croissance humaine. Nous verrons comment elles doivent êtres appréhendées et quelle est leur vraie place.
- Le problème de fond est celui du « court circuit des niveaux » ou celui de la focalisation sur un seul niveau.
Le court circuit des niveaux provoque des perversions : il serait mal à propos, par exemple, de considérer le développement de l’informatique et des communications comme un mal en soi. Au contraire, l’inexistence de l’informatique à ce stade de l’évolution et avec une telle progression démographique serait illogique (une telle hypothèse n’est même pas envisageable). Mais, l’erreur utopique consiste à favoriser le développement des réseaux en signifiant que la communication peut, à elle seule, résoudre les questions fondamentales que l’humanité se pose.
- La recherche scientifique est soumise au même risque. Les conditions qui lui permettent d’être source de progrès se définissent de la même manière par rapport à ces niveaux fondamentaux : La recherche scientifique est un bien pour l’humanité tant qu’elle ne revendique pas un rôle qui n’est pas le sien. Le problème vient d’une extrapolation du domaine de recherche à une exploitation qui se veut universelle. La science s’est démarquée de la mystique et de la théologie mais elle entend aujourd’hui englober l’ensemble de l’humain. La science permet à l’humanité d’avancer sur la connaissance de l’humain. Elle ne peut cependant pas prétendre apporter toute réponse. Elle ne peut non plus définir, à partir de cette connaissance, ce dont l’Homme a besoin et ce qui lui permet de croître.
Ce pose ici le problème de l’éthique... question devant laquelle il faudra bien faire un choix. Envisager un développement de la connaissance scientifique sans entrevoir l’infini respect qui est dû à l’Homme, penser que ce développement de la science tend vers l’absorption de sa part de mystère, outre que cela ouvre aux dérives utopistes, revient à définir une éthique essentiellement scientifique qui évoluerait au gré des découvertes.
Nous touchons alors à une question encore plus fondamentale qui est celle du sens ou du non sens de l’univers. L’éthique serait définie par la science et ses représentants et dépendrait à son tour de la réponse donnée par ces derniers à la question du sens de l’univers. Jacques Monod, par exemple considère que « la science ruine les mythes sur lesquels reposaient les valeurs morales dans la tradition animiste, il propose alors une « éthique de la connaissance », seule capable selon lui de guider l’évolution du monde moderne. De même, pour Jean Rostand, l’homme n’est qu’un animal, malgré ses propriétés exceptionnelles. Il n’a d’autre loi à écouter que la sienne et n’a d’autres valeurs à révérer que celles qu’il se donne » [13].
Les théories et les étiquettes contre un effort de vérité.
Si tu veux la paix dans le monde, il faut la paix dans la société.
Si tu veux la paix dans la société, il faut la paix dans ta famille
Si tu veux la paix dans ta famille, il faut la paix dans ton cœur
Mahatma Gandhi
Avançons encore quelque peu : la tentation d’une prise de pouvoir sur l’environnement vient d’une non unification sur un plan personnel. C’est une face du phénomène.
L’autre face est celle qui nous intéresse particulièrement : cette tentation est la réponse, sur le plan personnel, à un renoncement à plus de vérité
* Ce qui m’a interpellé le plus dans les nombreux essais et travaux de théorisation et de recherche que j’ai pu lire, c’est le sentiment que ceux-ci contiennent des scories qui ne font pas avancer la réflexion dans le bon sens. Il y a comme un décalage entre le discours et ce que je ressens de l’écrivain. Il est très rare que je puisse discerner une unité profonde entre le discours de l’auteur et ce qui émane de son discours. La théorie apparaît comme un moyen de dire : « je suis là ». Il est donc important d’avoir conscience de ce décalage possible pour percevoir, ce qui dans la théorie est crédible, et ce qui dans la théorie relève d’un problème personnel de relation au pouvoir.
* Mais c’est aussi sous un autre angle que j’aboutis à la même réflexion : j’ai beaucoup de mal à croire qu’il n’y ait aucun lien entre l’état de dégradation écologique de la planète, ou la pauvreté dans le monde etc... et nos comportements individuels ; entre ces réalités et mon propre comportement.
Il y aurait donc un lien entre un mouvement de dégradation au niveau global, et un renoncement à plus d’unité et de vérité sur le plan personnel.
Si une affiche construite sur des techniques de manipulation et donc, dénaturée de son objet informatif initial, est placardée dans les rues, c’est bien parce qu’une multitude d’individus a participé à cette chaîne, depuis l’idée et le projet de la réaliser, jusqu’à son collage dans les divers lieux d’affichage, et jusqu’à l’acte de consommation qui valide son utilité et son objet effectif.
Gandhi montrait comment, sans nous en rendre compte, par n’importe quel acte de consommation, les hommes se relient aux autres. Combien d’êtres humains en effet sont intervenus pour aboutir à la conception, production et distribution des biens que nous consommons. Si nous pouvions à chaque stade prendre conscience de cela, de notre participation à cette chaîne de l’humanité, notre travail prendrait un tout autre sens et notre manière de consommer relèverait d’un comportement plus responsable.
La démarche intellectuelle qui consiste à faire porter la responsabilité d’un dysfonctionnement, d’une injustice etc... sur un agrégat théorique serait donc un moyen d’externaliser le mal être.
* Pour éclairer ces propos, reprenons un exemple extrait du livre de Philippe Engelhard[14], réflexion sur la raison politique dans une société perturbée.
L'État, dit Hegel, trouve son enracinement dans la contingence de la société civile. (...) On voit simplement à l'oeuvre un État qui s'efforce avec obstination de civiliser les moeurs, non seulement par la répression mais aussi par l'éducation. Savoir s'il y parvient vraiment est une autre affaire. Selon l'historien, la réponse paraît affirmative. En tout cas, il y a tentative de changer le corps social en profondeur.
Mais on peut tenter de renverser la proposition de Hegel. Si l'État est malade, c'est à la société civile, entendue comme société structurée, non pas de subvertir l'État mais de le contraindre à changer et à jouer son rôle d'anticipation, de cohérence et de légitimation et de défense du bien commun. En schématisant à l’extrême, le problème contemporain est de savoir comment un Etat malade et une société conformiste et/ou inconsistante peuvent se restructurer mutuellement. (...)
La société civile est potentiellement plus forte qu'elle ne l'imagine, mais les citoyens réellement décidés à ce que les choses changent sont peu nombreux, ou peu actifs (...) La Boétie, l’ami de Montaigne, soutient, dans son fameux Discours sur la servitude volontaire, que la tyrannie ne peut s’installer et durer qu’avec la complicité du peuple. (...) Le bien commun existe donc. Nous venons de le rencontrer. Mais, pour l'instant, il est à peu près vide de contenu.
Dans ce passage apparaît cette notion des fossés dont je parlais plus haut. L’auteur s’en explique d’une manière encore plus claire lorsqu’il dit : « d’une certaine façon, chacun est complice de la violence et de l’iniquité du monde ou, tout simplement, de son délabrement ou de sa corruption ».
Cependant, il semble bien que le sillon soit rayé et que nous retombions dans les mêmes mécanismes, qui vont d’eux-mêmes recreuser le fossé. On est à nouveau dans un raisonnement « bouc-émissaire » et par « agrégats purement théoriques » : la vie et toutes les difficultés actuelles sont schématisées au sein d’une théorie qui se réduit à deux agrégats : l’Etat, la société civile. De même, l’évolution de la vie et des personnes semble résulter de l’intervention d’un agrégat « Etat ». La solution à la crise actuelle passerait par une bataille où, « la société civile peut gagner ».
Il me semble dans cet exemple que le problème est bien cerné (la responsabilité personnelle mais il est externalisé. Le problème est montré du doigt, mais ce dernier est pointé dans la mauvaise direction.
* La théorisation est nécessaire, mais elle peut être néfaste si elle n’est pas débarrassée de ses scories. L’illusion de détenir la réponse sera d’autant plus complète qu’il n’y aura pas de retour sur soi. Celui-ci est exigeant car il met en relief le décalage entre les paroles, ce que l’on fait, et ce que l’on est. C’est pourtant la condition d’une réelle contribution à l’avancée humaine du monde. La personne unifiée ne cherche pas à « faire avancer le monde », elle vit, et le fait avancer.
La propension à trouver des bouc émissaires, à raisonner par agrégats, est un moyen qui épargne un effort de vérité personnelle. C’est un moyen qui permet d’externaliser la responsabilité de l’état du monde.
Ce peut être aussi un moyen de ramener le monde à soi, de se poser en « sauveur du monde ». L’intention est bonne (parfois) mais le regard s’externalise. Un mouvement féministe latino-américain répondait et répondrait par ce slogan : « révolutionnaires de tous pays, qui lave vos chaussettes ?! ».[15]
Chercher le chemin de croissance de l’humanité, c’est forcément ne pas rester au stade des agrégats et de la théorie, car l’essentiel se trouve ailleurs... plus près de nous... Qui lave vos chaussettes?...
* Les théories peuvent épargner un effort de vérité personnelle si elles ne s’enracinent pas dans le vécu et l’écoute. Le risque limite de la théorisation est l’aveuglement de la raison par elle-même, par autosatisfaction.
« Notre époque est assiégée par des faux prophètes retranchés derrière le jargon le plus difficile à déchiffrer que les hommes se soient donnés ».[16]
Plusieurs remarques sont ici nécessaires :
1) Au vue de tout ce que j’ai pu lire, il me semble que beaucoup d’énergie est perdue dans les marécages de la théorisation. Au sein d’une spécialité, les théoriciens essaieront de se positionner sur un courant novateur (ce qui n’est pas forcément une mauvaise démarche pour faire avancer la recherche) mais finiront par se prendre au jeu de leur propre langage, pratiquant ainsi une surenchère (complexité des phrases, invention de vocabulaire...) pour se faire valoir et être, au mieux, en dehors de tout courant existant. Dans le domaine des sciences de la nature, le risque se heurte à l’expérimentation et aboutit en fin de compte à des limites techniques, éthiques ou de choix de société [17]. Par contre, dans le domaine des sciences humaines, cette tendance semble isoler les théoriciens dans une querelle infantile et infructueuse. On se posera la question de savoir si par exemple, la philosophie est ou n’est plus la philosophie. Les sociologues ne sont pas en reste, et bien que leurs réflexions présentent quelque intérêt, à rentrer dans leurs débats, on a parfois l’impression de déranger. Le risque serait de croire que, pour être crédible et pertinent, il soit nécessaire de rentrer dans ce jeu.
Quelques exemples d’une raison prise à son propre jeu [18] :
« Que nous soyons antimodernes, modernes ou postmodernes, nous sommes tous remis en question par la double débâcle de la miraculeuse année 1989.(...) Et si nous n’avions jamais été modernes ? ».
« Tous ces penseurs s'intéressaient passionnément aux sciences exactes, aux techniques et aux économies, parce qu'ils y reconnaissaient à la fois leur danger et leur salut. Mais que dire des philosophies qui leur succédèrent ? Et tout d'abord comment les appeler ? Modernes ? Non, parce qu'elles n'essaient plus de tenir les deux bouts de la chaîne. Postmodernes ? Pas encore, le pire est à venir. Disons prépostmodernes pour signaler qu'elles font transition. (...)
Mais comment faire travailler ensemble des ressources critiques qui ne se sont développées que par leurs disputes ? Il nous faut revenir sur nos pas, afin de déployer un espace intellectuel assez vaste pour abriter à la fois les tâches de purification et les tâches de médiation, c'est-à-dire le monde moderne officiel et le monde moderne officieux. Mais comment revenir sur nos pas ? Le monde moderne n'est-il pas marqué par la flèche du temps ? Ne dévore-t-il pas le passé ? Ne rompt-il pas avec lui pour toujours ? La cause même de la prostration actuelle ne vient-elle pas justement d'une époque « post »-moderne qui succéderait inéluctablement à la précédente, laquelle succédait, par une suite de soubresauts catastrophiques, aux époques prémodernes ? (...)
Avec les postmodernes, l'abandon du projet moderne est consommé. Je n'ai pas trouvé de mot assez vilain pour désigner ce mouvement ou plutôt cette immobilité intellectuelle par laquelle on abandonne les humains et les non-humains à leur dérive. Ce n'est plus de l’incommensurabilité, mais de I'« hyper-incommensurabilité ». (...deux pages suivantes : ) Comment pourrions-nous aller plus loin dans l'absence de tension entre nature et société ? Faudra t-il imaginer quelque super-hyper-incommensurabilité ? Les « pomo », comme disent les Anglais chics, sont la fin de l'histoire, et le plus drôle c'est qu'ils le croient en effet. Et, pour bien montrer qu'ils ne sont pas naïfs, ils prétendent se réjouir de cette fin ! « Vous n'avez rien à attendre de nous. » Non, en effet. (...) Laissons-les dormir jusqu'à la fin du millénaire, comme le réclame Baudrillard, et passons à autre chose.
Le même auteur précisait dans la page 19 de son livre que « la modernité a autant de sens qu’il y a de penseurs ou de journalistes »...
2) La théorie peut justifier toute dérive. L’histoire des 19ème et 20ème siècle l’a suffisamment démontré.
3) La théorie court le risque de la relativisation : tout phénomène englobé dans une théorie peut se vider du sens de la vie et échapper à tout lien avec l’humain. La théorie est-elle une pure abstraction de l’esprit, ou est-elle reliée à la vie qu’elle entend expliquer ?
> Je lisais récemment un article sur les familles : « quelques idées reçues que contredisent les statistiques : ... la famille monoparentale se généralise ; elles ne représentent en fait que 7% des cas » [19]
7%, est-ce digne d’intérêt ou est-ce un phénomène négligeable ?
En lisant ces lignes, je ne peux m’empêcher de penser à ces amies, dans cette période où tout était à reconstruire, en 1995, alors que j’étais dans un logement d’urgence dans le Sud Ouest. Ces femmes, leur solitude, leur isolement... et le chômage, et leurs enfants ; leur dignité, et leur courage, le jour où elles durent se résoudre à aller chercher les colis repas, au restaurant du coeur et les déballer, au retour, devant leurs enfants. Leur courage aussi lorsqu’elles installèrent, par dérision, chandeliers et nappe brodée, pour donner un air de fête à ce que la vie leur donnait de plus petit... comme une flamme qui devait absolument continuer à brûler.
> Lorsque je lis [20] : « Il y a un risque en Afrique de voir les famines, les conflits locaux, les épidémies comme le paludisme ou les pandémies comme le SIDA devenir les « seuls régulateurs démographiques ». [21]L'Organisation mondiale de la santé prévoit 20 millions de morts par le SIDA sur ce continent de la fin des années 1980 à l'an 2000 et elle annonce ensuite 2 à 3 millions de morts annuels au cours de la décennie suivante » .
...Comment ne pas me souvenir du service pédiatrie de Berbérati en Centrafrique : la chaleur, la moiteur, l’odeur de brûlé des lampes à pétrole qui se mêlait aux relents d’hôpital et de sueur. Les familles autour du lit, et les enfants, las, aux regards hébétés mais brillants.
Comment face à ces cas ne pas trouver le discours intellectuel déplacé, lorsqu’il affiche avec trop d’évidence un souci en boucle fermée?
Au niveau de ma raison, plus je prends du recul par rapport à un phénomène observé, plus il devient un point de détail, et risque de m’éloigner de l’humain [22].
Je peux élaborer des théories et des modèles sur la pauvreté. Mais, le jour où je m’arrête devant une personne souffrante, lorsque je croise son regard, que j’entre en relation, s’en est fini de tous ces échafaudages de la raison. Je suis devant une infinité qui me dépasse, me met face à qui je suis, et rejoint le domaine du coeur.
* Ce sujet n’est pas superflu. Il est même crucial aujourd’hui : ce risque de l’assèchement de notre vision du monde, de tout ce qu’il y a d’humain est au coeur du débat scientifique et de notre questionnement sur l’avenir.
Les physiques relativiste et quantique ont exclu définitivement une vision déterministe et mécanique de l’univers des scientistes matérialistes. Nous admettons désormais le caractère dynamique des lois de l’univers mais, nous pourrions en rester à l’apparente rigidité physique d’un cosmos matérialisé par effet statistique de grand nombre et nous astreindre ainsi à une vision réductionniste de l’Homme [23]. Le danger auquel nous nous exposons est à la mesure de l’incertitude de l’issue du débat. Le philosophe Raymond Ruyer souligne quant à lui, l’impasse sur laquelle débouche cette évacuation de l’humain par effet statistique. Impasse qui nous renvoie à nous-mêmes et à notre raisonnement [24]:
« Du haut d'un hélicoptère, vous observez la place noire de monde d'un village en fête ; cette foule d'humains, en principe conscients et libres, vous apparaît comme une masse noire, homogène, les mouvements de chaque badaud étant étroitement limités par l'influence de ses voisins. Si une explosion se produit au milieu de la place publique, la foule en panique refluera par toutes les voies adjacentes, s'écoulant rapidement dans les larges artères, beaucoup plus lentement dans les ruelles, à frottement dur sur les murs et les volets.
Armé de votre règle à calcul, vous pourrez alors constater que les lois de la mécanique des fluides s'appliquent strictement à la vitesse d'écoulement de cette foule d'humains, théoriquement libres de leurs mouvements mais contraints d'obéir aux lois physiques, par effet de foule. Un problème de tuyauterie pour plombier ».
Passer d’un problème de tuyauterie à un problème abordant la complexité ne change rien à cette question fondamentale.
Le regard que je pose sur celui de mon frère détermine qui je suis.
C’est la qualité de ce regard qui me situe dans ma recherche.
De la logique du tout ou rien, à l’accueil du nouveau.
Atelier de percussions avec des adolescents, dans une école de musique de Roubaix. Puis, après avoir lu Teilhard de Chardin en cours de chemin : « Hymne à la matière », basculement : Orchestre National de Lille, symphonie n°3 de Beethoven. Plongée, dans la vibration, dans le souffle. Dernière mesure, émotion, applaudissements. Merveilleux ! Formidable travail des musiciens... Entrée dans les coulisses pour saluer un ami. Nombreux va et vient des artistes ; un groupe d’enfants d’une ville voisine entre. Flottement dans le temps, encore la magie du moment, prolongement d’avant la dernière mesure. Jean Claude Casadesus se rapproche du groupe d’enfants, les salue, leur explique : « ce soir, je n’aurai pas beaucoup de temps : des amis thaïlandais sont là, nous allons peut-être faire un concert là-bas ». Quelques paroles encore, sur la symphonie ; et séparation, dans le respect des enfants tout de même un peu déçus : « vous savez, ce qui compte, ce n’est pas moi, c’est la musique» « Réécoutez la symphonie, et revenez, quand vous voulez ». « Vous me pardonnez ? Vraiment ?...bonsoir, à bientôt ». Sortie. Dehors, vent tiède. Nombreuses personnes sur les terrasses de cafés, dans les ruelles. Bougies, peintures exposées à terre, sans doute à vendre. Un camion de ramassage d’ordures se rapproche. Gyrophare, bruits désordonnés, lumière aveuglante ; la vie. Les jeunes en service s’activent, mais saluent ceux qui goûtent à cette douce soirée, plongés, eux, dans la langueur du temps, lorsqu’il s’offre ainsi...
Les contemporains s’agitent et cherchent. Nous sommes démunis devant un monde qui aurait perdu tout sens. En absence de sens, difficile de construire un avenir. Faute de sens, reste la possibilité de se démarquer, chercher le nouveau pour le nouveau, l’expérience pour elle-même. Sorte de quête aveugle et parfois désespérée, sortir d’un bourbier dans lequel nous nous serions empêtrés.
Alors on cherche le pourquoi d’un tel constat, on accuse la modernité : une cassure se serait produite depuis la Renaissance, un mode culturel se serait imposé sur toute la planète, avec les effets désastreux que l’on connaît. Une sorte de rupture à ce moment précis de l’histoire, qui aurait provoqué, peu à peu, un mal grossissant, pour une tournure pathologique et gangrenante.
Et on rêve parfois avec nostalgie à ces cultures non désenchantées, un peu comme les grands enfants qui se souviendraient de l’époque où ils pouvaient vivre sans être, comme désormais, devant ces grandes questions qui les secouent. Nostalgie de ces temps où l’élan vital était préservé (ce qui n’est pas sans rappeler la conception Nietzschéenne) : « Nous raisonnons comme si les cultures étaient encore dans la plénitude de leur élan vital alors qu’aujourd’hui, dans le meilleur des cas, elles ne sont rien de plus que la peau du serpent qui a mué, et, dans le plus mauvais, la coquille d’un oeuf qui aurait perdu sa substance ».[25]
Pour certains, il est déjà trop tard, le mal est fait, et il ne reste qu’à attendre ses derniers effets : la modernité s’éteindra d’elle-même. Pour d’autres, il est encore temps de se battre ; dans une explication externalisée, on cherche des remèdes externalisés : c’est la faute à l’Etat, aux financiers, aux religions, aux politiques, aux institutions...C’est la faute « à la modernité ». On le dit d’une manière plus nuancée, plus affinée, parfois opaque, mais on le dit quand même. Il faut donc un sursaut de la société civile, un nouveau contrat social ; il faut apprendre à négocier, revenir à la raison modeste (mais libéré de toute transcendance)... bref, sortir de cette modernité et imposer un nouvel ordre politique plus responsable et participatif ; l’homme dérive, il faut qu’il se reprenne en main. Retrouver un sens...
Pour d’autres encore, le problème est mal posé : tout le malentendu vient de notre entêtement dans un raisonnement causal, selon les schémas de la science classique. Ceux-ci sont désormais inadaptés car le monde est entré dans la complexité. Il y aurait donc un retard de comportement par rapport à un environnement qui a évolué, et est passé à un autre stade de développement. Répondre à l’absence de sens et aux dysfonctionnements revient donc à accélérer le processus d’adaptation aux nouvelles conditions. Cette réponse est possible car la science est prête à franchir ce seuil.
Le dilemme serait donc : modernité (fuite en avant) ou non modernité. Encore qu’il soit difficile de poser ce dilemme puisqu’on n’est pas tout à fait sûr que la modernité soit bien la modernité...
Plusieurs remarques :
1/ Il me semble illusoire de donner autant de pouvoir à des êtres humains et à une époque qui auraient fait basculer le monde dans un point de non retour. L’évolution est un processus continu. Chaque acte, chaque geste, chaque événement vécu ont contribué et contribuent à l’évolution. Il faut se remettre, non seulement à l’échelle de l’histoire, mais à celle de l’évolution.
« Cette vie n'est pas le résultat d'un événement ponctuel, d'une fracture dans l'évolution continue de l'univers ; elle n'est même pas une caractéristique définissable, sinon arbitrairement en énumérant les capacités qui nous conduisent à inclure tel objet dans la catégorie des vivants. La seule frontière est celle de notre émerveillement» [26]
2/ Pour sortir de ce dilemme, il me semble que la recherche du sens est insuffisante. Au coeur du débat se situe la définition de l’homme. C’est cette définition qui déterminera l’évolution possible et l’orientation qu’elle prendra. C’est toujours la définition de l’homme qui a déterminé l’orientation. La recherche n’est plus une recherche de sens, mais de vérité. C’est la vérité qui donne le sens.
Le sens sans la vérité est provisoire et illusoire.
3/ La réponse à l’avenir ne se pose donc pas en un dilemme qui opposerait modernité ou non modernité. Elle rejoint directement la question : « Qu’est ce que l’homme ? »... « Qu’est-ce que l’homme pour qu’on se révolte lorsque sa dignité est bafouée ? ». C’est donc dans cette direction qu’il faut se tourner pour savoir où aller, détecter les erreurs du passé, et mieux cerner les risques à venir.
Il est donc possible :
- D’accepter l’aspect complexe du monde sans pour autant accepter les dérives utopistes qu’on lui associe. Voir en quoi cette complexité nous engage encore davantage.
- De poser un regard sur notre époque et sur celle de la modernité en nous centrant autrement : un centrage qui ne nous oblige pas à tout rejeter mais à nous tourner vers l’essentiel (qui est devenu l’urgent). Rejeter tout en bloc, c’est refuser la réalité. C’est ne pas vouloir tenir compte de l’évolution. C’est rêver à la nostalgie d’un monde révolu et qui n’a peut-être jamais existé. C’est aussi se bercer d’illusion... tous nos actes quotidiens sont emprunts de modernité [27].
Se centrer autrement, ce n’est pas réaliser une course en avant effrénée, ni refuser la vie qui s’offre à nous, mais
voir quelle est la voie, le chemin qui permet la croissance de l’humanité et des individus.
C’est donc aller vers ce qu’ils sont vraiment.
On peut donc appréhender l’évolution actuelle comme une mutation, à la fois source de très grands dangers et source d’opportunité [28]
René Passet [29] précise pour sa part que, rechercher les voies d’une action volontariste, c’est d’abord partir de ce qui est irréversible et mesurer la portée de ce qui a changé : « l'ordinateur existe, on ne le supprimera pas par décret. Irréversible aussi les conséquences qui lui sont attachées : l'information à l'échelle mondiale, la primauté de la relation, la transformation des modes de régulation des systèmes... Mais non point ce qui découle de l’idéologie : le libre-échangisme déréglementation, le sacrifice des hommes à une logique dite de profit mais qui est en fait, que de cupidité. C’est sans doute l’émergence de la relation et de l’interdépendance, à tous les niveaux, qui est la mutation la plus décisive. (...) Apparaît au premier plan la question de la responsabilité, donc de l’éthique dans le champ de l’économie ».
Albert Jacquart parle d’un recentrage en des termes assez proches : Tout est à revoir dans la façon dont les hommes vivent : les uns avec les autres ou les uns contre les autres ? L’état actuel de notre Terre ne plaide guère en faveur du mode de vie que nous avons, implicitement, adopté. Nous commençons à découvrir que les mots d'ordre de la société dominante, la société occidentale basée sur la compétition, conduisent la collectivité humaine à la catastrophe. Il est urgent de réfléchir et de définir un objectif acceptable par tous. Dans quels trésors aller puiser ? [30]
Citons également le discours de M. Gorbatchev en 1988 devant l’ONU à propos la primauté des valeurs humaines universelles et de l’exclusion de tout recours à l’idéologie : «Il serait naïf de penser que les problèmes actuels de l'humanité pourraient être résolus avec les moyens utilisés dans le passé. Les relations politiques mondiales devraient être guidées par la primauté des valeurs humaines universelles. Il est évident, par exemple, que l'usage de la force ne peut plus constituer un instrument de politique étrangère. Il est également clair, à notre avis, que le principe du libre choix est obligatoire, un principe universel qui ne devrait souffrir aucune exception. Cela exige que l'idéologie soit exclue des relations entre Etats. » [31]
Jamais l’homme n’a été autant devant sa liberté et sa responsabilité. Ou il conçoit sa liberté avec effroi et abdique devant la responsabilité qui lui est associée, ou il reconsidère cette liberté, ce sur quoi elle se fonde, et fait face à la responsabilité qui est la sienne.
L’individu, passage obligé (1er pas à franchir)
Dans ce chapitre et dans les secondes et troisième parties, nous allons essayer d’aller progressivement au coeur du sujet, qui est celui du coeur de l’homme. L’enjeu ne consiste pas à simplement replacer l’homme au centre des préoccupations et redéfinir une citoyenneté solidaire. [32]
C’est un changement radical qui s’impose. Un autre regard.
L’appel d’un autre niveau de conscience.
Publicité dans une pharmacie : « Mamans, ne ratez pas leur examens ! Fatigue passagère, pensez-y ! » Une personne sert au comptoir ; « Que pensez-vous de cette publicité ? » « C’est un produit pour les coups de fatigue, c’est un bon produit ». «Non, ce n’est pas l’objet de ma question : le message publicitaire, qu’en pensez-vous ? ». Sourire gêné, balbutiements, les mains s’agitent sur les paquets ; la question est définitivement éludée.
Extrait d’article de Denis Duclos (cité au chapitre 1) : « ...cet effet de retour sur soi, de plus en plus proche, sensible, immédiat, contre lequel il faut construire des murailles d’inconscience toujours plus épaisses pour ne pas voir, et pour continuer à raisonner dans les termes classiques du calcul égoïste, fut-il collectif ».[33]
Ceux qui critiquent la modernité ont tôt fait d’oublier les progrès qui ont été réalisés dans le domaine de « la conscience de la valeur de la vie humaine ». Dire qu’il y a des risques n’exclue pas ce mouvement de fond qui a permis de légitimer cette valeur, a ouvert à une meilleure expression de la femme (nous ne sommes qu’à l’aube d’un grand mouvement) et entend garantir les droits de tous les enfants. Ce mouvement a éclairci aussi les rapports entre le pouvoir temporel et domaine spirituel.
Cependant, si le droit évolue, si ces tendances s’inscrivent dans les faits, nous avons établi un constat du monde aujourd’hui plutôt alarmant. Il atteste la nécessité « d’un autre niveau de conscience » ou plutôt, d’une avancée à « la lumière de la conscience ».
Cela suppose un haut degré d’exigence. Il nécessite des ponts qui nous relient à notre environnement proche et lointain, et nous permettent de nous en sentir liés et responsables, non essentiellement en action mais au-delà, par maturation intérieure, pour une mise en mouvement. C’est ce degré d’exigence qui permet de ne pas cautionner des faits pour lesquels nous sommes en opposition. Il nous oblige à nous positionner de façon claire par rapport aux faits et aux événements.
Dans la lente construction de l'humanité, certains personnages ont provoqué des mutations décisives. Un chemin bien balisé semblait s'offrir aux hommes ; pour la plupart il suffisait de poursuivre dans la même direction, d'accepter pour bonnes les idées reçues, de préparer un demain ressemblant à hier. Eux ont osé regarder l'aboutissement lointain de ce laisser faire ; ils en ont dénoncé les dangers, en ont montré l'inhumanité et ont tenté de provoquer la bifurcation vers une aventure inédite. François, le fils de marchand proposant la pauvreté comme idéal de vie, a bouleversé des évidences.
Mais leur message n'est pas toujours compris de leurs contemporains ; il arrive que des générations se succèdent, que des siècles s'écoulent, avant que la vie des hommes en soit transformée. Qu'importent ces délais si, à la longue, leur passage laisse une trace ineffaçable et si, surtout, ce message est pris en compte lorsque des choix décisifs s'offrent à l'humanité.[34]
« Dans un monde où les ressources seraient illimitées, ou rapidement renouvelables, la destruction d'un bien n'aurait que des inconvénients provisoires. Elle peut, par contre, être une catastrophe pour l'ensemble de la collectivité dans un monde tel que le nôtre, caractérisé par sa finitude ; elle est un acte irréversible qui appauvrit définitivement l’ensemble. S’approprier un bien non renouvelable pour le détruire est donc un acte pire qu’un vol, c’est un crime contre l’humanité à venir » [35]
Atteindre un autre niveau de conscience, c’est m’unifier et savoir ma responsabilité et ce qui m’unit à mon environnement proche et lointain. C’est agir en conséquence à la lumière de cette conscience.
Précisions sur la notion de « passage obligé ».
> C’est un retour constant à l’homme et son évolution
La dégradation du monde, ses mauvaises orientations sont les faits d’une multitude de personnes à chaque instant de leur vie. Derrière « l’Etat », les institutions, les procédures, derrière la « modernité », il y a des hommes. Les tendances infantilisantes présentées précédemment s’entrecroisent et s’alimentent ; elles impliquent l’ensemble des individus dans les moindres de leurs actes et de leurs omissions.
Un responsable des ressources humaines aux PTT des bouches du Rhône commentait dans un flash d’informations [36] les candidatures niveau BAC +5 pour un concours PTT niveau BEPC en disant que certes, la situation de l’emploi l’explique mais que les candidats BAC + 5 postulent pour un tel concours « attirés par les PTT, une entreprise qui bouge ». Dans cette histoire, personne n’est dupe et pourtant, le brouillage idéologique est bien là, la culture d’entreprise aussi, le mensonge... les agents renforcent cette tendance infantilisante, eux-mêmes soumis à la pression... La sortie de cette logique, le renversement nécessaire ne peut provenir que de la responsabilité personnelle.
Aiguiser sa conscience et sa sensibilité à l’environnement est forcément engageant et dérangeant.
Ce qui permet de s’assurer de l’authenticité de la mise en mouvement, c’est un retour constant à l’homme et ses motivations ; à plus de vérité.
> La nécessité du passage obligé ne néglige pas l’importance des moyens mais vise à s’assurer de leur authenticité.
Il importe ici de donner quelques précisions sur le schéma présenté en paragraphe 1.1

L’Homme est le passage obligé qui permet d’envisager une voie pour l’avenir : cela ne signifie pas que les moyens techniques et l’apport des diverses disciplines ne soient pas utiles, mais cela invite à ne pas confondre les niveaux sur lesquels on se situe.

«Le libéralisme impose le respect d'une consommation sauvage, fruit supposé du labeur des profiteurs ; il obéit au principe : « à chacun selon ses mérites ». Rien n'est plus juste pour une conscience « moyenne », rien n'est plus oppresseur pour une conscience éclairée par un coeur ».[37]
L’évolution des sociétés humaines peut s’appréhender selon deux perspectives :
1/ Dans le schéma ci-dessous, toute l’orientation de la société ainsi que les choix politiques, technologiques et budgétaires résultent :
1) D’une modélisation de l’Homme proposée par des chercheurs issus de diverses spécialités, s’inscrivants dans des courants de pensée, relayés par des mécanismes de pouvoir, lesquels servent de courroie de transmission à une adhésion plus large.
2) D’un projet politique issu d’une théorie et d’une certaine conception et modélisation de l’Homme.
La solution aux problèmes serait ainsi permise par une action de la société sur les individus afin de réguler leurs actions et leurs relations, au sein d’un ensemble cohérent, et qui assure ainsi son fonctionnement et sa pérennisation. L’avenir se conçoit en terme de « solutions et d’actions». Les solutions sont externalisées. On est dans la logique de « l’agir et lutter contre », d’après une théorie, et suivant les mécanismes pervertis qu’elle a détectés.
Les individus ne peuvent se délivrer par leurs propres moyens de ces mécanismes. La délivrance ne peut s’opérer que par le truchement de la connaissance scientifique et d’options politiques et/ou technologiques. La libération n’est envisageable qu’en termes de lutte pour la consommation ou pour un pouvoir entrevu comme légitime.

Ce type de schéma contient donc deux perversions fondamentales. Elles sont à l’origine des dérives néfastes pour le monde :
1) Il suppose l’homme déterminé par son environnement : la société à un être propre qui transcende les individus. Philippe de Bouhours parle de cette hypothèse tragique en la présentant en des termes très crus : « les individus sont des fétus de paille, dans le tourbillon de l’histoire qui se chargera de les transformer en beaux épis » [38]
Le postulat marxiste était par exemple le suivant : les infrastructures (modes de production) déterminent les superstructures (idées). En changeant les modes de production, les comportements des hommes sont supposés changer.
Philippe Bouhours confirme nos développements sur « la pensée par agrégats » en précisant que, dans ce cas, « le procédé utilisé réside dans la globalisation des problèmes ».
« En situant l’individu hors de lui-même, Marx détourne l’Histoire de son cours le meilleur ».[39]
2) Il se fonde sur une définition modélisée de l’Homme, fruit de quelques théoriciens. Elle s’impose à la multitude. Ces définitions modélisées sont toujours des simplifications caricaturales et restrictives qui finissent par devenir normatives.
La modélisation de l’Homme est forcément restrictive et amène des effets pervers dans la mesure où elle s’impose. Cette modélisation, mathématique ou non, est une tentation générale chez les intellectuels, mais elle a un impact particulier dans les sciences économiques, en raison de la puissance avec laquelle elle s’inscrit dans les faits. Ce qui est valable pour les sciences économiques l’est aussi pour l’ensemble des sciences (y compris celles qu’on dit exactes) car elles se réclament de la même prétention.
« Le danger de tout présupposé scientifique en matière de comportement humain est de réduire celui-ci à une expression amoindrie, étrangère à la qualité humaine de chacun, et d'utiliser cette expression dans des analyses ayant une influence directe ou indirecte sur le réel. On voit ici pratiquement comment la gratuité est un concept étranger à l'analyse économique ».
« La modélisation mathématique cherche à donner une explication de la réalité en privilégiant quelques variables considérées comme importantes et causales.
« La présence constante de comportements humains «bizarres» oblige les économistes à réviser leurs thèses. Bien qu'ils soient avertis de cette difficulté, ils ne cessent de vouloir construire de nouveaux modèles dans lesquels ils emprisonnent les comportements des hommes ».
Plus le nombre des variables augmente dans un modèle, moins celui-ci produit des résultats significatifs et plus les lois économiques de la société échappent aux chercheurs.
Il en résulte une incapacité structurelle de la science économique à expliquer valablement le fonctionnement de la civilisation, du moins pour ce qui concerne les méthodes d'analyse fondées sur la modélisation mathématique. Leur valeur pédagogique présente le danger des représentations abusivement simplificatrices (malgré les performances intellectuelles qu'elles nécessitent) systématiquement fondées sur des a priori de comportement humain, esclaves de la matière
Par la mathématisation des comportements humains, les économistes restreignent leur champ d'investigation aux relations humaines intéressées et monétisées».[40]
La prétention des scientifiques de pouvoir parvenir à une représentation fidèle du réel en élaborant une nouvelle théorie générale tenant compte de la complexité, et en s’appuyant sur la puissance de traitement des ordinateurs, me paraît illusoire, et d’autant plus dangereuse qu’elle pourrait paraître plus crédible et atteindre, par là même, toute légitimité [41].
La modélisation aboutit à une définition éclatée de l’Homme :
« Les autres sciences sociales tentent de compléter l'homo oeconomicus par un homo psychologicus, et d'autres encore. A une représentation abusivement simplificatrice succède une floraison de points de vue artificiellement diversificatrice. L'homme est découpé en autant de tranches que d'approches possibles ». [42]
Ce schéma conduit à la répression de la conscience.
Philippe Bouhours explique en quoi la science économique, par sa modélisation restrictive, aboutit uniquement à rechercher des voies permettant d’atteindre l’équilibre de la balance des paiements, de l’emploi et des prix et en tire les conséquences : « la perversité qu’ils ont (les économistes) répandue avec inconscience et obstination aboutit aujourd'hui à obliger les hommes à marcher sur leur conscience pour continuer de tenir leur place dans la société ».[43]

2/ Dans le schéma suivant, l’approche est inversée : on ne part plus du collectif vers l’individu mais au contraire, on fait appel à la personne en l’invitant à aller vers ce qu’elle est ; aller vers son essence. Chaque personne en effet contribue au fonctionnement du monde et à son évolution. Ceux-là mêmes qui dans le premier schéma entendaient délivrer l’homme sont peut-être ceux qui avaient le plus besoin d’être délivrés. Ceux qu’on prétendait délivrer sont appelés à contribuer à ce chemin de libération. Cette libération ne dépend pas d’un projet politique ou d’options technologiques mais elle vient d’un « plus être ». Le plus être (nous aurons l’occasion d’en parler par après) n’est pas comparatif (être plus que), mais il définit un état de la personne qui est plus unifiée et en lien avec son essence, ce qu’elle est vraiment.
Les choix de société et technologiques, les solutions aux dysfonctionnements ne sont pas d’abord des résultantes de programmes et de plans (issus de décisions politiques) mais sont issus de cette évolution de la conscience des personnes. Celle-ci débouche, par les multiples actes et décisions de la vie de chacun, sur des changements d’orientations qui font basculer peu à peu les choix collectifs.
Ce schéma ne va pas dans le sens d’un désengagement du monde. Au contraire, par son degré d’exigence, qui appelle à une unification entre la conscience, les actes et les paroles, il implique davantage la personne dans les affaires du monde et la met personnellement devant une continuelle remise en question.

* La résolution à un étage ne peut se faire sans passer par l’étage supérieur. Il est difficile de ne pas faire face à des dysfonctionnement sans une analyse à un étage supérieur, qui suppose théorisation et moyens techniques. De même, les questions de fond ne peuvent faire l’économie d’un recul philosophique qui se fait à un étage qui dépasse toute théorisation [44].
Nous avons malheureusement évacué la question de l’étage ultime ; notre culture refuse une non maîtrise totale du réel, elle refuse aussi d’intégrer la souffrance, la maladie et évite de voir la mort. Me confronter à mes responsabilités, c’est intégrer la mort dans ma vie, c’est me confronter à cette question, c’est refuser de répondre qu’en des termes techniques et matériels.
Pour vivre, pour aller vers un chemin de vie, nous ne pouvons faire l’économie de cette confrontation
[1] L’Homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - p 461
[2] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - p 470
[3] John Rawls : philosophe américain (Baltimore 1921) auteur d’une analyse sur les rapports difficiles entre la justice sociale et l’efficacité économique (théorie de la justice, 1971).
[4] Il précise : « comme pour la fission de l’atome ».
[5] Nous reviendrons sur les enjeux réels et le contrat social dans le chapitre 5 de la seconde partie. Voir aussi en annexes du chapitre 5 les articles tirés du journal Libération des 4 juin 1999 et 2 août 1999.
[6] Docteur en économie appliquée de l’université Dauphine à Paris.
[7] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978.
[8] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978.
[9] Le monde diplomatique manière de voir Hors série - mars 1997 - D’après l’article de Daniel Schneidermann - p38.
[10] Le paradoxe dû au mythe de la neutralité (dont nous avions parlé en chapitre 2) se retrouve ici.
[11] Cf. Article sur les produits Nike - chapitre 1
[12] Remarque : ce schéma (le triangle) ne revendique aucun caractère symbolique mais n’est là qu’en tant que support à la réflexion.
[13] Teilhard de Chardin, science et foi réconciliées? André Daleux - Edition Gabriandre - octobre 1994 - p 214.
[14] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - p 454
[15] L’ère de la communication - réflexion chrétienne - Le centurion - Février 1986 - p 145.
[16] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978.
[17] La limitation du risque doit être nuancée : 1) L’expérimentation est aussi fonction de modèles. Elle n’est pas absolue et dépend de choix personnels. Elle n’est donc pas neutre 2) L’expérimentation pour exister est liée à des pouvoirs, notamment financiers (ceci renforce sa non neutralité) 3) Les résultats des expériences courent le risque d’être récupérés par extrapolation, par les chercheurs eux-mêmes ou par des groupes qui y trouveraient intérêt (problème de l’interprétation des résultats).
[18] Extraits de « Nous n’avons jamais été modernes » - Bruno Latour - Edition La Découverte poche.
[19] Revue ça m’intéresse - mars 1999.
[20] La Nouvelle économie mondiale - Frédéric Teulon - PUF
[21] souligné par moi
[22] Suite aux bombardement « par erreur » de l’ambassade de Chine à Belgrade (lequel a provoqué la mort de 3 personnes, dont une journaliste), face à la réaction chinoise Bill Clinton déclare : « il faut garder le sens des proportions »...
[23] Teilhard de Chardin, science et foi réconciliées? - André Daleux - Edition Gabriande - octobre 1994 - p45
[24] Raymond Ruyer : « le néofinalisme » cité par A.Daleux p 44: Teilhard de Chardin, science et foi réconciliées?
[25] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - p290
[26] Le souci des pauvres - Albert Jacquart - Edition Calmann Lévy - p55
[27] ...Une symphonie de Beethoven est un produit de la modernité...
[28] Patrick Viveret, directeur de la rédaction de Transversale Sciences/Cultures - Le Monde diplomatique manière de voir Nov/Déc 98.
[29] Président du conseil scientifique d’Attac - le Monde diplomatique manière de voir - Nov/déc 98 - p 78.
[30] Le souci des pauvres - Albert Jacquart -Edition Calmann Lévy.
[31] Discours prononcé à l’ONU le 7 décembre 1988 - extrait de Eléments de géostratégie et de défense de la France - La documentation française - p.29.
[32] Le Monde diplomatique - Septembre/Octobre 98. - Bernard Cassan.
[33] Le Monde diplomatique manière de voir Hors série - mars 97- p 13.
[34] Le souci des pauvres. Albert Jacquart - Edition Calmann Lévy.
[35] Le souci des pauvres. Albert Jacquart - Edition Calmann Lévy - p113
[36] Europe 1 mai 1999.
[37] Demain quelle société? Philippe Bouhours. Gras : souligné par moi
[38] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
[39] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
[40] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
[41] En admettant même qu’on puisse modéliser le réel de façon fiable, il y aurait lieu de craindre les risques que cela comporterait. En témoigne la réaction de grandes banques face aux progrès de la théorie du chaos : « a notre connaissance, aucun système chaotique en économie n’a encore été mis en évidence. Pourtant, les candidats ne manquent pas. Les cours de la bourse semblent un domaine d'application rêvé. Chez les charistes (spécialistes des prévisions boursières), certains précurseurs se sont mis au chaos. De grandes banques ont engagé à prix fort des mathématiciens spécialistes pour analyser les séries existantes à la lumière de la nouvelle théorie. Il est vrai qu'en termes de gros sous, l'enjeu est de taille. Pour les premiers opérateurs à exploiter la théorie du chaos, les gains se chiffreront en milliards de dollars, de yens, de marks, de livres ou de francs ». (extrait de l’économie découvre le chaos - Alternatives Economiques - janvier 93 - Daniel Temam).
[42] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
[43] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
44] « Il en est de la psyché exactement comme du monde : une systématique du monde reste en dehors du pouvoir humain » (C.G Jung - 1945).
L'information se diffuse...
C'est un premier succès : à peine quelques jours de mise en ligne, le blog se positionne très bien sur les principaux moteurs de recherche. Si vous tapez "autres perspectives" dans google, par exemple, le blog arrive normalement en première ligne. Formidable puisque notre désir est d'être à même de donner des clés de lecture de la crise au plus grand nombre, mais aussi et surtout de proposer des clés qui nous permettent d'envisager d'autres perspectives pour un avenir à visage humain.
Merci donc à ceux qui s'intéressent à cette information. Cela demande un investissement personnel et engagement. N'hésitez pas à diffuser cette information ; plus grandes seront les chances de voir les contributions se développer. Vous pouvez toujours me contacter via la rubrique "contactez l'auteur".
Je m'engage pour ma part à alimenter le blog de nouveaux extraits de ce travail, en essayant de respecter "la continuité de la réflexion" qui ,forcément ici s'en verra éclatée".
Gonzague Portier
Les faux débats qui nous occupent (1)
L’efficience des marchés et la main invisible, ou l’intervention de l’Etat
L'élection récente de Hussein Barack Obama aux Etats-Unis, lequel agit en contrepoint de la politique libérale du gouvernement Bush, mais aussi l'obligation de nos gouvernants d'intervenir massivement sur les marchés afin d'éviter la déroute généralisée a relancé ce vieux débat de l'efficience des marchés et de l'intervention de l'Etat. Cette fois, les faits sont là pour anéantir d'un coup l'idée que les mécanismes des marchés suffiraient à réguler et aller à l'optimum... Pourtant, encore un débat qui n'a pas lieu d'être ne serait-ce que parce que les marchés à concurrence "pure et parfaite" (comme disent nos économistes... pure et parfaite...) n'ont jamais existé.
En fait, laisser propager cette idée d'un possible marché dans lequel aucune intervention serait autorégulante est une supercherie. Elle sous-entend notamment l'idée que le revenu des personnes est directement lié au mérite de leur travail et que l'accumulation du capital résulte d'une logique de la nature qu'il suffit de laisser agir. Elle met à l'abris ceux qui ont tout intérêt à laisser se développer ce système générateur d'injustice, fondé lui-même sur l'injustice et sur les "délits de position" (pour faire référence aux "délits d'initiés"). A ce titre, le libéralisme est une idéologie qui, nous le voyons aujourd'hui, aboutit à de terribles excès... intervention de l'Etat donc ? ... Mais alors : à ce niveau, y-a-t-il indépendance des organes de décision vis à vis de l'idéologie dominante ? ...
Extrait datant de fin 1999 (annexes au chapitre 3 - partie 1)
Le débat de société semble parfois se réduire à celui d’une intervention ou d’une non intervention de l’Etat. Libéraux contre interventionnistes. Encore un débat qui nous occupe et nous éloigne de l’essentiel.
* Notons d’abord que l’élément régulateur de prix est la concurrence. La notion de marché est donc basée sur une « fixation inconsciente sur la défense de l’intérêt personnel, et donc, sur l’individualisme ». [1]
> D’une part, on a donc érigé en règle de fonctionnement universel un moyen de régulation qui débouche constamment sur des rivalités et des affrontements.
Le soi disant marché efficient, sensé résoudre tous les déséquilibres et les dysfonctionnements, et « souvent invoqué pour justifier les progrès » [2], est donc à l’origine :
- Du rejet des marginaux (sanction de l’inefficacité ou de la paresse)J’ai toujours en mémoire l’image d’une femme de 53 ans qui, à genoux, à 6 heures du matin remplissait, seule et à l’indifférence de tous, un rayon de savons en pleurant. Cela se passait dans un commerce de grande distribution , alors que j’effectuais un intérim. Le chef de rayon de 23 ans venait, devant plusieurs personnes, de piquer une colère et reprocher à cette femme sa lenteur, sur un ton et en des termes qui se passaient de tout respect pour celle qui aurait pu être sa mère (elle n’avait pas assez de hargne pour monopoliser le peu de tire-palettes qu’il fallait s’arracher ; pas assez de hargne non plus pour bloquer l’ascenseur avant que d’autres s’y précipitent pour y mettre leurs marchandises). Ce jour là, j’ai compris à quoi se résumait l’efficience des marchés et la concurrence « pure » et « parfaite » [3]. J’ai compris aussi quel était le vrai prix d’un prix « bon marché ». Un prix qui se paye très cher.
- De la production toujours croissante de biens censés satisfaire des appétits insatiables
> D’autre part, la théorie néoclassique de la concurrence repose sur l’idée qu’à long terme, les équilibres se réalisent. « Mais ce long terme n’est qu’une expression métaphorique pour qualifier des processus d’ajustement et de décisions, beaucoup plus qu’une durée proprement dite. En fait, personne ne sait le temps requis pour que le marché puisse accomplir son oeuvre de convergence, à supposer qu’il y parvienne ». [4] Le paradoxe est bien le suivant : la concurrence suppose l’individualisme et donc l’adhésion réflexe, par définition de court terme, et cette concurrence est censée réaliser des équilibres à long terme.
* Par définition, l’efficience d’un système n’existe que selon des critères d’efficacité. Les longs calculs d’optimums auxquels se livraient les professeurs à l’université et, par la force des choses, leurs étudiants, m’ont toujours laissé rêveur : les modèles sont de grandes constructions mathématiques formées de multiples variables et qui devraient être optimisés. Plusieurs réflexions s’imposent :
- Que veut dire optimisé ? Que veut dire optimal si le modèle provoque l’exclusion ? Pour les économistes, la réponse pourrait être celle-ci : tel est le modèle lorsque les équilibres fondamentaux sont assurés... Les adeptes de la complexité diront : éviter le chaos, réguler (la seule différence notoire entre ces deux approches est la puissance des ordinateurs nécessaire pour arriver à bout des calculs).
- La vie ne se pose-t-elle qu’en terme d’optimisation ? Cette manière de raisonner n’est-elle pas la conséquence directe de la définition restrictive qu’on s’est donné de l’Homme... Ces modèles paraissent si loin de la vie et de ce que nous avons fondamentalement besoin ! Un marché serait parfaitement efficient, cela ne serait donc pas forcément un bien.
- La manière même de concevoir l’optimisation est de toutes façons déjà particulièrement tronquée dans la mesure où celle-ci (et cette efficience du marché) se calcule avec un nombre de variables très limitées. Ce type de calcul très restrictif imprègne désormais nos comportements si bien que, s’ils se résumaient à des calculs d’optimisation [5], il est fort probable que nous fussions de toutes façons dupés par nos propres calculs
Exemple de l’achat du pain dans l'hypermarché situé à 1 kilomètre de chez soi.
Afin d’économiser 20 minutes, un homo-oeconomicus prend sa voiture plutôt que d'aller à pied. Cette décision est tout à fait respectable. Mais a-t-il fait un bon calcul ? Sur un plan strictement rationnel, son choix est-il le meilleur ?Tout d'abord, est-il vrai qu’il gagne 20 minutes ?
Si il intègre tous ses coûts : combien coûte sa voiture (prix d'achat, réparations, essence, assurance). Combien lui coûte alors le Km, le déplacement effectué ? Combien de temps devra-t-il travailler pour gagner la somme équivalente ? ... 5mn ?... l0mn ?...15mn ?... 30mn ? A-t-il aussi compté le temps qui lui a été nécessaire pour se garer ? ... A-t-il vraiment intégré tous ses coûts ? ... Par exemple, a-t-il pensé au stress que cela représente s’il est pris dans un embouteillage ? Comment peut-il valoriser ce stress, l'intégrer dans sa décision ?
A-t-il maximisé sa satisfaction ? A-t-il pensé par exemple que d'aller à pied était peut-être un moyen de prendre l'air, lui qui est tendu d'être resté enfermé et assis à longueur de journée ?
A-t-il pensé que le coût supplémentaire du déplacement de sa voiture est peut-être supérieur au supplément qu’il aurait dû payer en achetant son pain chez le petit commerçant de sa rue ? A-t-il idée de ce qu’aurait pu lui apporter une relation conviviale avec une personne qu’il connaît et peut revoir régulièrement dans son quartier ? Cette décision est-elle vraiment la sienne ? Est-elle la meilleure pour lui ? Quel sacrifice est-il prêt à réaliser demain pour ces 20 minutes gagnées maintenant ?
Enfin, a-t-il intégré les autres coûts, c'est à dire ceux qu’il ne paie pas directement mais que paiera l'ensemble de la population (bruit, pollution atmosphérique... ) ?
* Quoi qu'il en soit, un marché parfait n’a jamais existé : cela est une utopie, une simple hypothèse d’école qui n’a pour mérite que de simplifier les raisonnements.
- Le caractère illusoire de cette transparence et cette équité parfaite sur les marchés peuvent se vérifier dans les niveaux de prix qui perdent toute proportion : on a abordé ce problème en parlant du marché agricole. Voici un autre exemple qui porte à réflexion : « Les coûts de transport : dans les années 1970, transporter une tonne de pétrole sur 1 000 kms coûte le prix d’un timbre poste. Une tonne de minerai traverse l’Atlantique pour un prix inférieur à celui d’une pizza livrée à domicile. [6]
- Reste cette illusion qu’un marché parfaitement fluide assurerait tous les équilibres. Le cas du marché boursier est un contre-exemple patent : on ne peut trouver de marché plus fluide, et on voit à quels déséquilibres cela mène. Le paradoxe est ici poussé à son paroxysme : « Les acteurs financiers sont finalement victimes de la contradiction inhérente au principe de la main invisible. Les gains potentiels à court terme des joueurs financiers sont d'autant plus grands que le système financier est instable. Mais cette instabilité finit par compromettre les gains à long terme en créant des dysfonctionnements préjudiciables aux fondamentaux ».[7]
* Sortir des dilemmes : ouverture ou fermeture des frontières, intervention ou non intervention de l’Etat ; leur donner une juste place.
Le débat politique actuel se focalise sur ces dilemmes insolubles : il y a les libéraux et les interventionnistes, les nationalistes et les pro Maastricht. On discute en fait sur des réalités qui n’ont jamais intrinsèquement existé ! Il me paraît évident que la liberté des marchés n’est pas la seule condition au développement ! Il est tout aussi évident que la réponse est dans un équilibre et que ces questions ne sont pas des fins en soi.
L’équilibre doit se concevoir selon une finalité qui lui est supérieure
et sur laquelle il serait temps de se pencher.
Il est temps de retrouver au moins le sens du sens.
[1] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
[2] Demain quelle société? - Philippe Bouhours - 1978
[3] Ce secteur est à tendance monopolistique mais une concurrence est organisée artificiellement en démultipliant les unités de gestion et les enseignes.
[4] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - p 143.
[5] La psychologie comportementale, pour sa part, parle volontiers de négociation et de contrats ... les relations humaines seraient favorisées par la capacité à négocier - voir plus loin.
[6] La nouvelle écnomie mondiale - Frédéric Teulon - PUF - Edition 1997 - p 417.
[7] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - p 413.
Comprendre la crise actuelle
Voici quelques extraits d'éléments d'analyse que j'avais développée dès la fin 1999 à partir des informations que j'avais pu collecter à l'époque.... Que les adeptes du libéralisme (sous leurs masques humanistes) ne fassent pas comme s'ils ne savaient pas !
Extraits donc, datants de 1999 : (...) ...
- A partir du milieu des années 1970, malgré l’accumulation toujours plus rapide du capital par tête, le rythme de croissance de la productivité des facteurs a diminué dans la plupart des pays industrialisés.
En d’autres termes, le coût d’un point supplémentaire de productivité
est de plus en plus élevé. Pour maintenir la rentabilité du capital,
il faut donc réduire le coût du travail.
A contrario, dans les années 1950-73, la productivité croissait très vite car la demande et la population active se portaient vers des secteurs où il existait des réservoirs de productivité importants.
- A partir de 1976, la demande fléchit et a un effet doublement négatif :
> Jusque dans les années 1970, le rythme élevé de croissance de productivité est compensé en terme d’emploi, dans la mesure où il y a également croissance de la production et de la demande. A partir des années 1970, le taux de croissance de la production et de la demande fléchissent si bien que cette compensation ne joue plus... A partir des années 1980, le taux de croissance du PIB est inférieur à celui de la productivité. L’emploi diminue car le taux de croissance de la productivité (bien que plus faible) devient supérieur au taux de croissance de la production
> En terme d’économies d’échelle : la restriction de la demande empêche de faire jouer à plein les rendements d’échelle qui devraient accompagner l’innovation de plus en plus coûteuse.
* La course à l’accumulation du capital (l’effet cliquet technologique) :
- Le capital par tête continue d’augmenter ; le volume d’emplois rentables nécessaires pour un même niveau de production diminue. En France, à partir de 1972, l’offre de travail continue de croître tandis que l’emploi potentiel rentable décline lentement [1]. A terme, on peut présumer que la globalisation des techniques aussi bien dans l’industrie que dans les services conduira, si on ne fait rien, à l’éviction d’une grande partie de la population mondiale du jeu économique.
- La diminution éventuelle du coût du travail ne peut enrayer cette tendance : la théorie de la production suppose la substitution des facteurs de production : l’entrepreneur choisit parmi les facteurs ( travail ; capital) selon l’évolution de leur coût. Mais il est clair que ce n’est pas parce que le coût du travail va diminuer de quelques points qu’on va renoncer du jour au lendemain à des équipements économes en travail qui ont coûté des millions de dollars, et surtout, qui remettent en question l’organisation d’ensemble d’un processus de production.
Le choix européen de protéger relativement les niveaux des salaires s’est fait au détriment de l’emploi. Le choix américain en faveur de l’emploi et au détriment des bas salaires n’a pas empêché cependant ni la course à l’accumulation du capital, ni la constitution d’une underclass misérable et déviante.
* L’aboutissement à un paradoxe : pour maintenir la rentabilité du capital, il faut réduire le coût du travail, soit par diminution des salaires, soit par la diminution du nombre de travailleurs, soit en combinant les deux solutions [2]. Cette accumulation de capital a pour effet de réduire mécaniquement le volume de travail nécessaire. La demande devient insuffisante et la croissance de la productivité plafonne. La pression concurrentielle sur les prix se fait plus forte. D’où la nécessité de nouvelles innovations coûteuses qui à leur tour font pression sur l’offre de travail.
Nous verrons que des solutions sont possibles mais ne sont pas envisageables si elles ne font pas l’objet de politiques concertées à un niveau international.
b) Poids des multinationales et impact de la mondialisation.
Lorsqu’on parle de la mondialisation, on y associe souvent l’idée de délocalisation des activités (ce qui revient à envisager la mondialisation uniquement sous l’angle de l’investissement direct à l’étranger). L’investissement direct reste limité et se fait le plus souvent entre pays développés, mais la mondialisation est un phénomène bien plus vaste. Elle concerne également la globalisation des espaces concurrentiels et la globalisation des entreprises.
La mondialisation contemporaine peut être considérée comme la résultante d’un essor de la modernité occidentale, qui remonte au moins au 15ème siècle, et donc comme l’évolution naturelle d’un phénomène ancien. Cela ne doit pas cacher les caractéristiques radicalement nouvelles de l’internationalisation qui ne se limite pas à une simple internationalisation des échanges.
* La globalisation des entreprises : un phénomène nouveau.
Pour comprendre cette évolution, il est nécessaire de distinguer les entreprises multinationales et les entreprises globales.
- Les entreprises multinationales sont de grandes dimensions. Par leur puissance et leur taille, elles peuvent détenir un pouvoir comparable à celui des Etats. Elles effectuent une part importante des activités de production et d’échanges dans des filiales présentes dans plusieurs pays. On parlera de firmes multinationales lorsque celles-ci réalisent plus de la moitié de leur chiffre d’affaires à l’étranger.
Les firmes multinationales se sont développées d’abord avec l’accroissement de flux d’exportation, puis, à partir des années 1950, avec des flux d’investissements directs, chaque filiale ayant une faible autonomie de gestion. Elles travaillaient pour la maison mère dont le siège social déterminait la nationalité. Le capital de l’entreprise était contrôlé par des nationaux.
Les grandes multinationales appartiennent à trois secteurs dominants (l’automobile, le pétrole et les biens d’équipement électriques). Leur nationalité d’origine est le plus souvent américaine ou japonaise. Les deux premières multinationales françaises sont Elf Aquitaine et EDF.
- Depuis les années 1980, apparaissent des firmes dites « globales ». Elles se distinguent des multinationales du fait
· De la mise en place de réseaux mondiaux de production et d’information (notamment grâce au couplage de l’informatique et des télécommunications)
· De l’adoption de véritables stratégies planétaires, d’approvisionnement, d’accès à des marchés étrangers, de production : elles pensent mondialement et agissent localement. Elles s’intéressent à tout pays, pourvu qu’il soit solvable. Elles planifient leur production sur plusieurs continents et adoptent une gestion mondialisée de leurs actifs. Les firmes pionnières en matière de globalisation ont été européennes (Asea Brown, Boveri, Unilever, Glaxo, Philips), japonaises (Sony) et américaines (McDonald’s, IBM, Digital Equipment).
* Deux causes semblent essentielles pour expliquer le développement des firmes globales :
- La course effrénée à l’innovation : les dépenses de recherche et de développement sont de plus en plus élevées, l’accroissement de la taille des entreprises et la signature d’alliances permettent de faire face à des dépenses toujours plus importantes [3] et devant être amorties sur des périodes plus restreintes ; les produits ont des cycles de vie de plus en plus courts.
- L’augmentation des dépenses de recherche et développement, l’accroissement constant du besoin en capital provoque un besoin de marchés plus vastes, d’autant plus exacerbé que la croissance de la demande fléchit. Le cas de Louis Schweitzer, PDG de Renault, lequel voit le marché chinois comme une solution pour l’avenir illustre bien cette logique... et aussi la myopie qu’elle comporte.
* Le poids de la globalisation
- La part de l’investissement direct : les investissements directs représentaient en 1980 0.4% du PIB mondial. En 1994, ils en représentaient 1.1%. Leur part reste donc faible mais il faut observer que depuis 1985 on assiste à un véritable boom : les rachats et fusions, qui sont les manifestations les plus évidentes, de l’investissement direct ont été multipliés par 4 entre 1982 et 1988. Entre 1971 et 1989, les investissements directs en provenance du Japon ont augmenté de 663% et ceux de la France de 320%. Notons que, si on parle de globalisation, il reste que les centres de décisions ne sont pas totalement apatrides : dans les années 1990/95, les cinq principaux investisseurs (Japon, Royaume-Uni, Etats-Unis, France, Allemagne) totalisent plus de 70% des investissements directs réalisés dans le monde.
- La part des multinationales (et entreprises globales) dans la production : un rapport de la CNUCED [4], publié en décembre 1995 indiquait que les 40.000 firmes multinationales de la planète réalisaient les 2/3 du commerce mondial. C’est environ 10% du PIB mondial qui serait contrôlé par les filiales des firmes multinationales, mais beaucoup plus si on inclut la production de leur centre.
Philippe Engelhard [5] indique qu’il ne paraît pas exagéré de dire qu’un bon tiers de la production mondiale est sous la dépendance directe ou indirecte des firmes multinationales, notamment par le biais de la sous-traitance.
P.S : Derniers chiffres publiés par la Cnued (27 septembre 1999) : voir annexe 5 au chapitre.
Fusion d’entreprise, festins de prédateurs
- Extrait du monde diplomatique - septembre 1999 - Article de Frédéric F.Clairmont -
Partie des Etats-Unis, la folle course aux fusions-acquisitions d'entreprises gagne maintenant l'ensemble des pays industrialisés. Près de 2 500 opérations transfrontalières de ce type auraient été réalisées au cours du seul premier trimestre 1999, pour un montant de 411 milliards de dollars - 384 milliards d'euros -, en hausse de 68 % par rapport au premier semestre 1998. Et les mariages contraints ou forcés ne se font plus seulement à deux, mais directement à trois, en attendant mieux. (...). Que faire de l’énorme quantité de capital excédentaire disponible dans une situation de surproduction? Où peut-elle être investie et avec quel taux de profit? Les mégabanques américaines connaissent ce dilemme après des années d’explosion des marchés financiers[6].(...)
Les fusions-acquisition ont porté depuis le début de la décennie à des sommes dépassant 7 000 milliards de dollars, c'est-à-dire presque autant que le produit intérieur brut des Etats-Unis.
La prodigieuse expansion des fonds de pension a accéléré ce phénomène. Selon le cabinet de consultants InterSec Research, leurs actifs à l'échelle de la planète s'élevaient en 1998 à 11 000 milliards de dollars, et ils devraient atteindre 15 000 milliards de dollars en 2003. Environ 10 % des portefeuilles de fonds de pension américains sont investis hors des Etats-unis et ils sont devenus les protagonistes majeurs des fusions-acquisitions partout dans le monde, et en particulier dans les batailles BNP-Société générale ou Elf-TotalFina.(...)
Avec la solution de dernier recours que sont les fusions-acquisitions, les proies se faisant de plus en plus rares, les prédateurs sont conduits à s’entre-dévorer, le monde de la finance s'efforce de parer aux tendances déflationnistes mondiales, c'est-à-dire à la baisse générale du niveau des prix des matières premières et des biens manufacturés. Ainsi, la capacité de l'industrie automobile mondiale n'est utilisée qu'aux deux tiers, ce qui n'empêche pas la création de nouvelles unités de production. Au Brésil, par exemple, où Ford va recevoir 730 millions de dollars d'argent public pour installer une nouvelle usine. Selon The Economist (20 février 1999), la Chine disposerait d'une capacité industrielle excédentaire de 40 %. La surproduction mondiale tire les prix vers le bas, les pays et les entreprises continuant à produire avec des marges bénéficiaires frôlant le zéro.
* L’impact de la globalisation
- La mondialisation se traduit surtout par une intensification des échanges, dans une moindre mesure, des investissements directs mais surtout par une intensification de la concurrence qui profite aux consommateurs mais a des conséquences néfastes en terme d’emploi et de rémunérations, et par une radicalisation financière qui met en péril le pouvoir politique des Etats. La mise en place de politiques planétaires n’a aucune raison de coïncider avec les intérêts des Etats en matière d’organisation optimale des espaces nationaux. En outre, ces politiques ont pour conséquence d’accroître la concurrence salariale et donc d’assujettir, au moins indirectement, la politique sociale aux exigences des multinationales [7].
Mondialisation et la consommation : coulisses et arrière-cours.
-> Un exemple vécu : lors de mon séjour à Madras, parmi les personnes ayant un handicap mental avec qui nous vivions, l’une d’elle, plus proche de l’autonomie, avait fait les démarches pour une expérience dans le monde du travail. Se levant très tôt le matin, elle allait à l’autre bout de la ville (une heure de transports en commun) travailler dans un hôtel en tant que plongeur, jusqu’en milieu d’après midi. Après quelques mois, épuisée, cette personne dut renoncer. Le salaire mensuel qu’elle percevait correspondait à peu près au prix de facturation d’une chambre dans cet hôtel pour une nuit...
-> L’entreprise Nike : « Des prix pas à n’importe quel prix! » [8]
« Nike s'est forgé son empire en jouant la carte des coûts de production les plus bas du monde. C'est ce qui l'a amené à choisir de travailler avec des sous-traitants indépendants d'Asie dès le début des années soixante. C'est ce qui l'amène aujourd'hui à choisir la Chine et l'Indonésie plutôt que la Corée du Sud et Taïwan.
Installé en Asie (pour 99 % de sa production), Nike n'en est pas moins constamment à l'affût de nouveaux lieux de production plus rentables.(...) L'Indonésie - qui a pourtant bénéficié des dernières décisions de Nike - impose à ses ouvriers des rythmes de travail allant jusqu’à 270 heures par mois (12 heures par jour), afin de tenir la productivité à 350 paires de chaussures par mois et par ouvrier. Payés à peu près 40 dollars par mois, les ouvriers ont une production mensuelle qui sera vendue aux Etats-Unis pour près de 30.000 dollars au détail. Dans l'usine de Tangerang, où l'entreprise PT Sung Hwa Dunia emploie 6.500 personnes, les ouvriers de la chaussure n'ont pas hésité à faire la grève un beau matin de septembre 1992. Leurs revendications étaient simples : ils demandaient à ce que leur droit au salaire minimum, déterminé par le gouvernement, soit respecté. Ils exigeaient 500 roupies d’augmentation par jour (soit 1,20 F), afin de porter leur salaire à 2.600 roupies par jour, soit 6,20 F. De l'avis du syndicat local et de l'avis de l'AAFLI (Asian-American Free Labour Institute), ce salaire minimum légal ne représente que 31 % des besoins vitaux d'un couple avec deux enfants.
Le rapport 1992 de Nike fournit à ce propos une comparaison intéressante : les 13 membres du Conseil d'administration de Nike touchent environ 5,2 millions de dollars d’appointements par an (non comprises les actions à des prix préférentiels) : c'est presque deux fois plus que le salaire cumulé des 6 500 ouvriers de Tangerang sur toute l'année »...[9]
- La mondialisation se manifeste donc par des rachats, des fusions ou des participations, voire des accords qui permettent de mieux contrôler ses processus de production, de recherche et de commercialisation, de réduire, d’une façon générale ses coûts transactionnels et si possible, de mieux concurrencer les firmes rivales à l’échelle planétaire. Il semble réaliste de penser que les firmes multinationales se lancent dans des concentrations verticales et horizontales à l’échelle internationale, pour susciter des imperfections sur le marché et les utiliser à leur avantage. Ces firmes de plus en plus intégrées conduisent à des zones géantes de planification technocratique ; planification qui n’a pas de raison d’être conforme à l’intérêt général.
- La tendance à profiter de zones d’incertitude et de les contrôler a toutes chances de s’accélérer : on s’achemine vers des firmes réseaux, plus fluides mais fortement contrôlées par le centre ; le développement de la micro informatique et la possibilité de connecter un grand nombre d’ordinateurs permet aux grandes entreprises d’asseoir un contrôle serré des opérations de leur partenaire, sans avoir nécessairement à les racheter.
La tendance à la décentralisation des multinationales des années 1970 ne relevait pas d’un nouveau choix de gestion mais de fortes contraintes d’information aujourd’hui surmontées.
- L’idéologie dominante est celle de la régulation par le marché ;
la réalité est celle de la concentration en quelques mains
d’une part non négligeable de l’économie mondiale.
Pour s’en convaincre, quelques chiffres significatifs [10], - General Motors a un chiffre d'affaires (132 milliards de dollars) qui dépasse le PNB de l'Indonésie, ainsi que celui du Danemark. - Exxon a un chiffre d'affaires (115,7 milliards de dollars) qui dépasse le PNB de la Norvège ou celui de l'Afrique du Sud. - Chiffre d'affaires de Ford (100,3 milliards de dollars) dépasse le PNB de la Turquie. - Chiffre d'affaires de Royal Dutch (96,8 milliards de dollars) dépasse le PNB de la Pologne. - Chiffre d'affaires de Toyota (81,3 milliards de dollars) dépasse le PNB du Portugal. - Chiffre d'affaires d'IBM (64, 5 milliards de dollars) dépasse le PNB du Venezuela et celui de la Malaisie. - Chiffe d'affaires d'Unilever (43,7 milliards de dollars) dépasse le PNB du Pakistan. - Chiffres d'affaires de Nestlé (38,4 milliards de dollars) ou de Sony (34,4 milliards de dollars) dépassent les PNB de l'Égypte ou du Nigeria...
c) La globalisation financière.
La mondialisation de l’économie s’accompagne de la mondialisation de la finance. Il s’agit d’un phénomène radicalement nouveau par son ampleur.
J’ai été très surpris de cette radicalité en me replongeant dans les données financières 13 ans après mon année de spécialisation en finances. En 1986, j’avais pu travailler un mémoire sur la création du marché à terme des instruments financiers (MATIF) à Paris. Le courant d’opinion dominant à l’époque, qui était celui des spécialistes que j’avais rencontrés (et celui des professeurs d’université), concluait à l’effet régulateur des marchés financiers. 13 ans plus tard, le constat de la réalité est plutôt alarmant.
Le détour pour comprendre ces phénomènes financiers peut paraître un peu long, mais il me semble nécessaire car, au-delà des simples considérations techniques et des conséquences concrètes à attendre, cette réalité a une portée profondément philosophique et culturelle qu’il est nécessaire de percevoir et d’intégrer.
* Que s’est-il passé depuis 1986?
Trois phénomènes se sont conjugués dont les conséquences sont difficilement évaluables : la déréglementation (ou libéralisation monétaire et financière), la désintermédiation, et le décloisonnement des marchés financiers nationaux.
1) La déréglementation a d'abord porté sur la suppression progressive des règlements et des contrôles en matière de fixation des prix des services bancaires. L'idée de base est que la suppression de l'intervention des autorités monétaires et financières ferait jouer la concurrence et que cette dernière permettrait une meilleure allocation des ressources financières et monétaires qu'une politique dirigiste. La suppression du contrôle des changes et la libéralisation des taux d'intérêt à long terme, qui sont maintenant déterminés quasi exclusivement par le marché, en sont deux bonnes illustrations. Mais cette concurrence a eu pour effet de générer une plus grande incertitude et une plus grande volatilité des cours, aussi bien des actifs financiers proprement dits que des devises. La création du MATIF, en France, qui a commencé à fonctionner en février 1986, avait pour objectif de réduire les risques liés aux variations du taux de l'intérêt (on peut ainsi acheter un droit d’achat ou de vente d’action, lui-même négociable...).
Si ces nouveaux produits ont pour fonction première de réduire le risque issu de la concurrence et de la volatilité des cours, ils contribuent en même temps à faire tomber les barrières habituelles : devises/ actifs financiers, court terme/long terme. Ces nouveaux produits se négocient sur des marché dits dérivés. Les marchés dérivés sont des marchés où se négocient des titres spéciaux qu'on appelle options. Ces options sont des contrats d’assurance qui permettent de se prémunir contre une hausse brutale d'un cours, que ce soit celui du pétrole, d'une action ou du taux d’intérêt, ou de n'importe quel bien.
Sans entrer dans le détail du fonctionnement d’un tel marché, retenons que la perte d'un vendeur d'option peut être considérable. En effet, au moment de l'échéance de l'option, il joue le rôle d'assureur vis-à-vis de l'acheteur. Or il n’existe aucune limitation de sa perte potentielle puisque le prix effectif du bien à l'échéance de l'option peut dépasser sans restriction le prix maximum fixé par l'option (le contrat d'assurance).
2) La désintermédiation : le nom est un peu barbare mais il recouvre quelque chose d'assez simple. En principe, une entreprise qui a besoin de liquidités s'adresse à une banque (l'intermédiaire entre offreurs et demandeurs de fonds). Mais les grandes entreprises, contraintes de payer des frais administratifs élevés auprès de leurs établissements bancaires, sont excédées par la différence entre les taux d'intérêt qui leur sont demandés et les taux d'intérêt qui leur sont servis sur leur compte de dépôt. Elles décident de rechercher elles-mêmes leurs fonds, même à court terme, sur le marché boursier. Pour ce faire, elles émettent en bourse des titres de créance, d'où l'expression de « titrisation ». De l'avis général, cette « titrisation » a été fortement stimulée par l'essor des bons du Trésor et des obligations d'État destinés à financer les déficits budgétaires (étant admis que le recours à la planche à billets conduisait manifestement à des pressions inflationnistes plus fortes que le financement du déficit par l'épargne). Le fait est, pour ne considérer que le cas français, qu'en 1985 les grandes entreprises trouvaient déjà 70 % de leurs ressources directement sur le marché financier.
La désintermédiation concerne un autre phénomène, celui de la disparition progressive de la frontière entre le liquide et le moins fluide. Chacun sait qu'un compte à terme est en principe moins liquide qu'un compte courant. Mais cette distinction tend à s'estomper, voire à disparaître.
3) Reste à comprendre le phénomène de décloisonnement des marchés nationaux :
- Sur le plan interne, le décloisonnement réside dans la suppression de la distinction entre le long et le court terme. En France, c'est une loi de 1984 qui a supprimé la distinction entre prêts à court terme et prêts à long terme. Peu à peu, s'estompe aussi la frontière entre banques commerciales (banques de dépôts et de prêts) et banques d'affaires et d'investissement spécialisées dans le placement des valeurs mobilières. L'effondrement de la barrière entre marché des changes et marchés financiers, qui résulte de l'intervention des opérateurs étrangers sur le marché interne (épithète désormais très artificielle), participe au même mouvement.
- Sur le plan externe, le décloisonnement est encore plus important. Il s‘agit de l'ouverture de la bourse et du marché des créances de l’Etat et des grandes firmes, aux opérateurs étrangers. Le résultat n'est pas mince : le montant des achats de titres français à court terme par des capitaux financiers en quête de placement est maintenant supérieur aux exportations de biens et de services. A la fin de 1992, les non-résidents détenaient un tiers de la dette publique négociable.
En résumé, la désintermédiation, la déréglementation et le décloisonnement (qui d'ailleurs se chevauchent) ont concouru à la mondialisation financière, qui est maintenant quasi achevée. Mais cette globalisation ne va pas sans risque. Paradoxalement, ce sont les marchés des produits dérivés, à l'origine destinés à couvrir le risque des opérateurs économiques, qui, maintenant, font naître le risque d'un crash financier planétaire.
* Les marchés dérivés : une expansion incontrôlée.
Les marchés à terme et les marchés financiers dérivés, qui ont pour objet de négocier les risques de volatilité des cours mais aussi des taux d'intérêt, connaissent depuis 1975 un développement extraordinaire que personne ne maîtrise réellement.
® Les transactions sur les marchés des changes étaient estimées en 1997 à environ 1 500 milliards de dollars par jour contre 18 milliards au début des années 70, et 200 en 1986. Elles représentent ainsi plus de cinquante fois le montant des biens et services!
® Fin 1995, l’encours sur les marchés dérivés atteignait cinquante fois l’équivalent du produit intérieur brut américain.[11]
d) Les conséquences de la globalisation économique et financière.
* Un risque de dérapage généralisé
Nous ne rentrerons pas dans le détail des risques qui pèsent sur le système financier, notamment sur les marchés dérivés. Nous en mesurons cependant la portée.
Trois types de risque globaux [12] peuvent être repérés :
1) Le risque domino, si une des parties de la chaîne est défaillante.
2) Le risque rétroactif : le gonflement des opérations sur les marchés dérivés peut finir par assécher le marché des titres réels ». En 1992, en France, les échanges en termes d'indice sur le CAC 40 du MATIF ont été deux fois plus importants que l'ensemble des transactions sur action.
3) Le risque systémique : il trouve son origine dans l'addition des deux précédents, et qui peut aboutir à une crise financière généralisée par dysfonctionnements cumulatifs.
Le risque systémique est élevé au moins pour trois raisons :
1/ Les émetteurs d'option ont à définir une stratégie qui leur permette de minimiser leur risque ou, du moins, de réaliser une combinaison acceptable de leur rendement et de leur risque. Ils n'ont à leur disposition qu’une théorie mathématique peu réaliste puisqu’elle va jusqu'à exclure le risque de crash. Cette théorie, c'est celle de Fisher Black et Myron Sholes, publiée, en 1973, dans le journal of Political Economic. La stratégie que cette théorie définit permet d’annuler complètement le risque. Résultat extravagant, que dénoncera n'importe quel assureur, mais qui n'incite guère les joueurs financiers internationaux à la prudence. On en a eu un nouvel aperçu avec les mésaventures de la banque anglaise Barings, qui a défrayé la chronique (janvier 1995). Et encore plus récemment avec la Daiwa Bank (une des premières banques japonaises) qui a perdu plus de 100 millions de dollars sur le marché dérivé américain au cours des onze dernières années sans en souffler mot à quiconque.
2/ Le contrôle des opérateurs est d'autant plus difficile que les engagements des banques sur les marchés dérivés figurent hors bilan. Pour ne donner qu'un exemple, dans le courant 1995, en mettant en balance les engagements financiers hors bilan (achat ou vente à terme d'un produit financier ou dérivé) de la Bankers Trust et de J.P. Morgan et leurs fonds propres, la comparaison était troublante : respectivement 1 923 et 1 731 milliards de dollars d'un côté ; de l'autre : 4,5 et 9,9 milliards de dollars. Leurs engagements financiers représentent plusieurs centaines de fois le montant de leurs capitaux propres [13].
3/ La concentration des opérations dérivées sur quelques banques accroît le risque global. A la fin de 1992, sept banques américaines contrôlaient 90 % du marché des produits dérivés aux Etats-Unis. Selon le GAO (General Office Accounting), cette hyperconcentration ferait courir un risque de liquidité considérable au système si l'une des sept faisait faillite.
C’est pour cette raison que, à la fin des années 80, le président Bush prit la décision avec l’aval du congrès de budgéter la perte du réseau de caisse d’épargne, perte de 500 millions de dollars.
Depuis 1988, les établissements bancaires sont soumis à une règle de prudence en ce qui concerne leurs engagements. Cette règle, connue sous le nom de ratio Cook, énonce que les banques doivent disposer au minimum de l'équivalent en capital de 8 % de leurs engagements. Le comité de Bâle a édicté (en décembre 1995) une règle plus stricte encore, qui impose aux banques de disposer de fonds propres équivalant à la valeur la plus élevée soit de leur perte potentielle du jour précédent, soit de la moyenne journalière de la perte potentielle des soixante jours précédents, le tout multiplié par trois.
On remarquera que la règle de Cook n'a pas empêché l’écroulement, notamment, de Metallgensenschaft, en Allemagne, de Comté d'Orange, aux États-Unis, et de Barings au Royaume-Uni. L'effort même pour trouver des règles communes montre qu'un minimum de coordination financière mondiale paraît indispensable. On peut largement présumer que celle-ci ne peut en rester à des aspects financiers. A un moment ou à un autre, il faudra bien se résoudre à une concertation monétaire et économique beaucoup plus sérieuse.
En résumé, le monde semble de moins en moins à l'abri d'une crise majeure
qui peut naître sur n'importe quelle place financière et se répercuter
en s'amplifiant dans l'ensemble du système.
(...) Fin de l'extrait du livre, écrit en 1999.
[1] Michel Cabannes, la politique macro-économique. Cité par Philippe Engelhard - L’homme mondial - Edition Arléa.
[2] On arrive à un point où, pour maintenir la rentabilité du capital les groupes sont amenés à racheter leurs propres actions.
[3] Voir plus loin : les regroupements dans le secteur agrochimique.
[4] CNUCED : Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement. Organe subsidiaire permanent des Nations Unies créé en mai 1964. 188 Etats membres y sont regroupés en 4 groupes auxquels s’ajoute la Chine : Asie/Afrique, pays de l’OCDE, Amérique Latine, Ex pays socialistes. La CNUED a pour objectif de promouvoir une croissance durable dans tous les pays, de favoriser le développement des PED (pays en développement, pour la Banque Mondiale : pays au PNB/habitant < 9 000 dollars) par le commerce et l’investissement et par leur intégration au sein du système commercial internationnal. (Définition Ramsés 1998).
[5] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - p 80
[6] Voir plus loin.
[7] Le risque est reporté sur le salarié. Une mauvaise santé de l’entreprise justifie les plans de licenciement, mais encore, les fusions (assorties de plans de licenciement) sont justifiées par le risque d’être absorbé faute d’une telle initiative (absorber plutôt que l’être).
[8] Pour reprendre le slogan d’un hypermarché du sport, pour la vente de chaussures, campagne été 1999.
[9] « L’éloge de la loi de la jungle » - Alternatives économiques - 1993 ; Extraits de l’article de Anne Sophie Boisgallais et Martial Cozette
[10] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa. Source : Institut de Recherches des Nations Unies - 1995 - Monde dipl. juillet 1995
[11] Le Monde diplomatique manière de voir 42 - novembre/décembre 1998 - Article de René Passet - p 22
[12] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa .
[13] L’homme mondial - Philippe Engelhard - Edition Arléa - Source : le Monde 28/02/95.
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